Canalblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Publicité
Ateliers d'étude du Shôbôgenzô avec Yoko Orimo
Publicité
Visiteurs
Depuis la création 145 503
Ateliers d'étude du Shôbôgenzô avec Yoko Orimo
Archives
26 novembre 2013

Compte-rendu Bendôwa 3ème séance du 18/11/2013

Pour lire, télécharger, imprimer, c'est ici en fichier docx : Y_Orimo_Bendowa_3_le_18_11_2013 ;

et en fichier pdf : Y_Orimo_Bendowa_3_le_18_11_2013 .

 

Atelier d’étude du Shôbôgenzô  du 18/11/2013 à l'Institut d'Études Bouddhistes

 

Troisième atelier sur  BENDÔWA  弁道話

ENTRETIENS SUR LA PRATIQUE DE LA VOIE

 

 Présentation :

Yoko Orimo a d'abord fini l'aperçu historique ; ensuite les échanges 4 à 10 de Bendôwa ont été lus (il reste 3 paragraphes de l'échange 10 à lire).

La traduction de Bendôwa de référence est celle qui figure dans le tome 6 de l'édition intégrale du Shôbôgenzô fait par Y Orimo. Le texte japonais figure sur le blog.

                                                                                        Christiane Marmèche

 

 

Bonsoir à tous.

Merci de participer à ce troisième atelier consacré à Bendôwa du Shôbôgenzô de maître Dôgen. Ce soir nous allons continuer la lecture, mais auparavant je voudrais terminer le petit aperçu historique du bouddhisme japonais que j'ai commencé la dernière fois.

 

Première partie : Suite de l'historique

 

Ce que j'ai dit la dernière fois est dans le compte rendu qui est publié sur le blog. Nous avions terminé sur l'époque Kamakura (1195-1333). Nous avions introduit les deux époques suivantes : époque Muromachi (1338-1573) et époque Azuchi–Momoyama  (1573–1603).

1°) L'évolution du bouddhisme japonais jusqu'au XIIIe siècle.

Le bouddhisme japonais atteint son apogée du XIIIe au XVe siècle. Mais comme partout ailleurs, chaque chose a son déclin, et à partir du XVIe siècle il commence à décliner.

En Chine l'âge d'or a lieu sous la dynastie des Tang (618-907). C'est au Ier siècle de notre ère que le bouddhisme était arrivé, et c'est au VIIe siècle que l'âge d'or a lieu. De même au Japon c'est au milieu du VIe siècle que le bouddhisme arrive, et c'est à partir du XIIIe siècle, c'est-à-dire sept siècles plus tard, que l'âge d'or commence. Il y a donc le même genre d'évolution.

Shinran, Nichiren et Dôgen.

La dernière fois on a évoqué trois grandes figures réformatrices de l'époque Kamakura : Shinran, Nichiren et Dôgen. Je voudrais donner deux qualificatifs à chacun de ces 3 moines :

  • Dôgen (1200-1253) est le fondateur de l'école sôtô japonaise : c'est un génie au point de vue littéraire, philosophique, mystique et poétique, et par ailleurs il y a la pureté chez lui.
  • Shinran (1173-1263) est le fondateur de la vraie école de la terre pure japonaise, je lui donne deux qualificatifs : l'humanité et la proximité. Il était toujours auprès des paysans et il enseignait comme unique moyen de salut l'incantation du nom d'Amitâbha, Amida.
  • Nichiren (1222-1282) est le fondateur de ce qui devient la Soka Gakkai. On parle beaucoup aujourd'hui du bouddhisme engagé. Et je donne à Nichiren deux qualificatifs : celui de l'engagement, surtout l'engagement socio-politique ; et aussi celui de la radicalité, on peut parler aussi de militantisme. Nichiren était fils de pêcheur, extrêmement pauvre d'où son engagement politique. Il voulait réaliser la stabilité du pays par la foi authentique dans le sûtra du Lotus. Cette radicalité dans l'engagement s'accompagnait aussi d'un aspect agressif qui est bien hérité dans la secte actuelle de la Soka Gakkai.

Shinran, lui, a reçu la tonsure à l'âge de neuf ans donc plus jeune que Dôgen. Il est issu d'une famille aristocratique mais un peu inférieure à celle de Dôgen qui, lui, est vraiment de la haute noblesse, il est d'une famille aristocratique impériale.

Les écoles bouddhiques au Japon.

Après l'époque Kamakura il n'y a pas de nouveauté en ce qui concerne le bouddhisme japonais puisque toutes les écoles sont déjà introduites au Japon. Donc on peut récapituler l'histoire du bouddhisme :

–   il y a d'abord eu l'introduction des écoles du Petit Véhicule (Hinayâna ou Theravada) et également des écoles scripturaires, Kyôshû 教(scolastiques), fondées sur l'étude des sûtras, telles que Tendai 天台, Kegon 華厳, Hossô 法相 ;

–   ensuite c'est l'ésotérisme, mikkyô 密教, et notamment l'école Shingon 真言宗 qui a été fondée par Kûkai (774-835) à l'époque Héian ;

–   puis c'est l'école de la Terre pure, Jodô 浄土 ;

–   et ensuite c'est l'école Zen (Zenshû 家) qui est introduit d'abord par Eisan (Yosai) pour le zen rinzai en 1191, puis par Dôgen pour le zen sôtô en 1227. Et c'est cette école qui connaît le plus grand développement au niveau du bouddhisme japonais.

Deux questions sur l'arrivée du zen seulement au XIIe siècle.

Donc on peut dire que l'école zen est la dernière école bouddhique à être introduite au Japon. Et il y a quand même deux questions qui se posent. Tout d'abord pourquoi l'école zen a-t-elle tant tardé à arriver au Japon ? Le Ch'an arrive en Chine au milieu du VIe siècle avec Bodhidharma, et à l'époque de la dynastie des Tang (618-907) il y a un grand essor de cette école Ch'an. Et deuxième question : pourquoi le zen a-t-il connu autant d'essor par la suite ?

Pour répondre à la première question, je ne suis pas historienne, mais je crois que c'est très lié à la montée du pouvoir guerrier, puisque c'est seulement à l'époque Kamakura que le shôgun et tous les samouraïs sont au pouvoir, alors qu'à l'époque précédente c'était l'aristocratie médiévale qui était au pouvoir. Celle-ci se caractérisait par son goût de la grâce, le raffinement et l'élégance courtisane, et la littérature féminine connaissait beaucoup de développement… donc manifestement ça ne correspondait pas du tout à la spiritualité zen. Il fallait donc que les guerriers arrivent au pouvoir pour que cette mentalité du zen convienne au Japon. Je pense que c'est ça la raison principale qui explique l'arrivée assez tardive de l'école zen.

Les guerriers sont quand même marqués par le goût de la frugalité, de la simplicité, du dépouillement[1], et aussi par cette notion de l'impermanence du monde phénoménal qui est tout de même le pilier de l'enseignement bouddhique et donc de celui du zen. Cela correspondait très bien à la classe guerrière qui affrontait chaque jour la mort.

À partir de 1185 commence l'époque Kamakura, et jusqu'à 1867, à la veille de la réforme Meiji ce sont les guerriers qui sont au pouvoir. Donc pendant sept siècles le Japon est gouverné par les guerriers, et cela explique à mon sens l'expansion de la spiritualité zen.

 

2°) L'évolution du Japon à partir de l'époque Kamakura.

Les époques Kamakura, Muromachi et Azuchi-Momoyama.

Après l'époque Kamakura il y a l'époque Muromachi (1338-1573) et l'époque Azuchi-Momoyama (1573-1598). Ces noms viennent des lieux où est installé le shôgunat car le shôgun est le chef de tous les guerriers :

–     À l'époque Kamakura le shôgun Minamoto s'installe à Kamakura qui se trouve au sud de la ville de Tôkyô actuelle, à 50 km. Mais là il n'y a que le centre politique car Kyôto resta la capitale officielle. Il y a donc deux pôles : le centre culturel et religieux qui reste à Kyôto, et le centre politique qui se trouvait à Kamakura. Comme en plus tous les seigneurs féodaux avaient leur propre centre, on parle de la multiplication des centres et de la pluralité de tous les aspects religieux.

–     Muromachi se trouve à l'intérieur de la capitale Kyôto et c'est là que le shôgun Ashikaga s'est installé d'où le nom de l'époque.

–     Azuchi-Momoyama se trouve aux alentours de Kyôto et c'est là que d'autres shôgunats se sont installés.

Les époques Muromachi et Azuchi-Momoyama  durent 270 ans environ et c'est à cette époque se développe toute l'esthétique japonaise avec le théâtre de Nô, la Voie du thé [Sadô 茶道] avec Senno Rikyû (1522-1591)… Du point de vue esthétique c'est une époque absolument primordiale. Les qualificatifs de cette esthétique sont wabi わびet sabi さび, deux mots difficilement traduisibles : à la fois il y a la pureté radicale, le dépouillement et la beauté. On ne trouve cela nulle part ailleurs.

L'époque Edo.

Ensuite il y a l'époque Edo (1603-1867). La capitale officielle se déplace pour la première fois à la ville actuelle de Tôkyô, mais à l'époque Tôkyô s'appelait Edo. Et c'est à partir de cette époque Edo que le centre politique, économique, coïncide avec la capitale officielle. Et c'est au moment de la réforme de Meiji que la capitale Edo est renommée Tôkyô.

C'est un peu avant l'époque Edo qu’a lieu l'introduction du christianisme au Japon en 1549 par François-Xavier. Au départ le christianisme a été très bien accueilli par les seigneurs féodaux, y compris par le shôgun. Mais ce bon accueil n'a pas duré longtemps car le shôgun Hideyoshi interdit formellement le christianisme dès 1587.

Et dès le début de l'époque Edo, le gouvernement guerrier ferme la frontière du Japon à toute influence extérieure. Il se ferme notamment à l'Occident, surtout à partir de 1635. Cela s'appelle sakoku 鎖国, où koku 国 signifie le pays et sa 鎖 la chaîne, donc littéralement « fermeture du pays par la chaîne »). Et cela pendant 270 ans.

Mais pendant cette époque il y a beaucoup de développement de la civilisation japonaise et c'est une époque autrement intéressante. C'est à ce moment-là que la littérature populaire, et également la civilisation citadine avec les grandes bourgeoisies de la ville, se développent. C'est aussi à ce moment-là qu'apparaissent les estampes japonaises (ukiyo-e 浮世絵), et également les haïku (俳句).

En contrepartie il y a la dégradation de la classe privilégiée des samouraïs puisque c'est une époque très paisible. Il n'y a pas de guerre sauf quelques conflits entre des clans divers, et les samouraïs perdent leur raison d'être. Cette classe des samouraïs devient une classe privilégiée mais complètement dépendante de ceux qui travaillent c'est-à-dire des commerçants, des artisans et des paysans.

C'est aussi à ce moment-là que l'imprimerie se développe, ce qui va nous permettre de revenir au Shôbôgenzô.

L'histoire de l'accueil du Shôbôgenzô.

En effet c'est seulement à partir de la dernière moitié de l'époque Edo c'est-à-dire au XVIIIe siècle que le Shôbôgenzô commence à être connu par un public religieux cultivé. Comme l'imprimerie se développe il y a de plus en plus de savants spécialistes, ce sont des moines de l'école Sôtô, qui commencent à étudier le Shôbôgenzô.

Je vous invite à retenir un seul nom : Menzan Zuihô 面山瑞方 (1683-1769). C'est un moine de l'école Sôtô extrêmement cultivé, érudit, et très profond au niveau spirituel. Il a écrit plus de 60 ouvrages avec plusieurs centaines de fascicules, toujours valables de nos jours. Encore maintenant les spécialistes du Shôbôgenzô et aussi les moines de l'école Sôtô continuent à lire les livres de Menzan comme commentaires, recherches philologiques et aussi interprétations.

Il y a trois compilations du Shôbôgenzô à partir de cette époque[2] :

–         Manzanbon (bon veut dire l'édition). Elle s'appelle ainsi parce que c'est le moine Menzan qui l'a compilée en 1684 avec 89 fascicules.

–         Kôzenbon est compilée en 1690 avec 95 fascicules. Kôzen est le 35e patriarche de Eihei-ji.

–         Honzanban est compilée par Gentô Sokuchû le 50e patriarche de Eihei-ji qui en a conçu l'idée en 1795. Il publie la première édition en 1815 avec 90 fascicules, et la deuxième édition en 1906 avec 95 fascicules.

Donc l'époque Edo est très importante comme développement de la connaissance du Shôbôgenzô.

 La réforme de Meiji.

La réforme de Meiji a lieu en 1868. Je dis peu de choses là-dessus.

C'est le moment deshinbutsu bunri 神仏分離 : de shin 神 dieux (il s'agit ici des dieux de la mythologie japonaise, donc du shintô 神道), butsu仏 buddha et  bunri 分離 séparation : c'est la séparation du shintô et du bouddhisme. Le shintô 神道 (la voie des dieux) est la religion officielle du Japon. Il est profondément ancré dans la nature, c'est une sorte d'animisme, et c'est une religion ancestrale proprement japonaise contrairement au bouddhisme. Au cours des siècles avait eu lieu une fusion du bouddhisme avec le shintô, et il y a un très bel aspect de syncrétisme du bouddhisme japonais appelé shinbutsu-shûgô 神仏習合 / shinbutsu-konkô 神仏混淆. Le syncrétisme entre le bouddhisme et le shintô s'était pratiqué dès l'introduction du bouddhisme au Japon.

Mais le gouvernement  de Meiji qui commence en 1868 a voulu séparer shintô et bouddhisme, et cela pour des raisons politiques. En effet, selon la mythologie shintô, l'empereur est un dieu vivant. Pour donner le maximum de puissance à l'empereur, le gouvernement Meiji a voulu séparer le bouddhisme et le shintô. Ça a eu des conséquences assez désastreuses parce que c'était artificiel et que ça ne se justifiait pas.

► Est-ce que la séparation entre le bouddhisme et le shintô n'était pas aussi faite pour lutter contre l'influence politique des monastères ?

Y O : Tout à fait. C'est d'ailleurs à partir de ce moment-là que les moines ont été autorisés à se marier, et à manger de la viande. En apparence c'était très généreux, mais en fait c'était pour enlever en quelque sorte la vraie spiritualité aux moines bouddhistes.

Le bouddhisme aujourd'hui au Japon, et en particulier le zen sôtô.

Dernière chose : quelles sont les écoles bouddhiques qui subsistent au Japon ? Ce sont :

–       la Terre pure, surtout Jôdo-Shinshû qui a été fondée par Shinran (1173-1263)

–       la Soka Gakkai fondée par Nichiren (1222-1282) ;

–       le Shingon fondé par Kûkai (774-835),

–       le Zen, surtout le Sôtô fondé par Dôgen (1200-1253) qui est la plus grande école au moins quantitativement parlant (nombre de temples et de moines).

À part le Shingon toutes sont des écoles qui se sont développées à l'époque Kamakura.

D'après les statistiques d'il y a cinq ans, il y a environ 14 000 temples au Japon de l'école Sôtô (sur 77 900 temples bouddhistes environ) et 35 000 moines. En effet, depuis la réforme de Meiji, le système des temples japonais est devenu héréditaire. Il y a le père qui est le maître et qui donne le shihô(l'héritage de la Loi), à savoir la transmission, à son fils aîné le plus souvent. Donc quand il y a un temple, grosso modo, on compte deux moines : le père et le fils aîné.

Vous savez également que l'école Sôtô vénère deux patriarches : Dôgen 道元 et Keizan Jôkin 瑩山紹瑾 (1268–1325). C'est ce dernier qui a répandu l'enseignement de l'école Sôtô auprès des paysans et dans le nord du Japon. C'est grâce à lui que l'école Sôtô a survécu, car contrairement à Dôgen qui était intransigeant au niveau de l'enseignement, Kaizan a accepté d'introduire des éléments rituels, populaires, comme le culte des ancêtres, l'incantation des noms de buddha, la confection de kesa[3] en couleur, alors que Dôgen interdisait tout ça. Mais c'est grâce à cette ouverture à l'égard de la masse populaire que l'école Sôtô a connu un grand développement, et même maintenant elle reste très vivante.

Actuellement 95 % des temples de l'école Sôtô appartiennent à la lignée de Keizan Jôkin et seulement 5 % à la lignée de Dôgen. L'enseignement de Dôgen était tellement épuré, dépouillée, radical, intransigeant, que très peu de personnes ont voulu le suivre.

Dans l'école Sôtô on donne des appellations différentes à ces deux patriarches. Pour Dôgen c'est hôtônoshi 法統の師, et pour Keizan Jôkin c'est jitônoshi  寺統の師. Shi 師c'est le maître ou le patriarche, no の est une particule qui désigne le possessif, 統c'est gouverner, et 法c'est la loi, donc Dôgen est "le patriarche gouvernant la Loi", tandis que ji 寺désigne le temple donc Keizan Jôkin est "le patriarche gouvernant les temples". Et on peut faire un parallèle avec ce qui s'est passé dans le christianisme : Keizan c'est un peu saint Pierre et Dôgen c'est saint Paul. Au niveau du dharma (de la Loi), de l'enseignement, la réflexion philosophique et doctrinale, c'est Dôgen, tandis qu'au niveau de la gestion, de tout le côté matériel, c'est Keizan Jôkin.

Nous avons vu que 95 % des temples de l'école Sôtô appartiennent à la lignée de Keizan Jôkin et seulement 5 % pour Dôgen donc au niveau quantitatif la lignée de Dôgen est peu nombreuse. Seulement les moines font quand même ango[4] à Eihei-ji, le temple de Dôgen, donc c'est bien partagé.

Voilà, j'ai terminé la partie historique. C'était un aperçu un peu superficiel.

 

Deuxième partie : Échanges 4 à 10

Échange 4.

Comme c'est un échange long, je vous invite à lire seulement le premier paragraphe de la réponse.

« [IV] Question : L’école du Lotuset l’école de l’Ornementation fleurietelles qu’elles sont transmises de nos jours dans notre pays délivrent les doctrines parachevées du Grand Véhicule. – Dôgen parle des écoles scripturaires et doctrinales, scolastiques, Kyôshu 教宗– À plus forte raison, quant à l’école Shingon, école transmise intimement de l’Ainsi-Venu, le Soleil cosmiqueà l’être d’Éveil de Diamant, la succession du maître au disciple est fermement établie. – Le Shingon et une école ésotérique qui vénère le grand buddha solaire Dainichi-nyorai 大日如来. C'est assez caractéristique parce que, pour maître Dôgen, le zen c'est surtout la lune alors que dans l'école Shingon c'est le soleil –  Cette école prône, avec des formules telles que « le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé  ! », « c’est ce cœur qui se fait éveillé  », etc., l’Éveil correct des cinq Éveillésqu’on peut obtenir dès qu’on est assis, sans passer par bien des éons de pratique. Il faudrait qualifier cela de la merveille des merveillesde la Loi de l’Éveillé. Maintenant, s’agissant de la pratique dont vous parlez, quelle supériorité peut-elle avoir sur les doctrines de ces écoles-là pour que vous nous la recommandiez exclusivement, par-dessus tout ? »

La question c'est toujours : par rapport aux autres écoles qui sont déjà introduites au Japon, quel mérite peut avoir cet enseignement de zen ?

« Réponse : Sachez-le, dans la maison de l’Éveillé, on ne discute ni de la supériorité ni de l’infériorité des dogmes ; on ne choisit pas non plus l’enseignementselon la profondeur ou non de ce dernier. Regardez seulement l’authenticité de la pratique. – "L'authenticité de la pratique" est la traduction de shugyô no shingi 修行の真偽, où shugyô 修行c'est la pratique, et shin 真est un caractère qui représente une cuillère à soupe emplie de matières alors que  gi 偽c'est quelque chose de fabriqué humainement donc  shingi 真偽 veut dire "le vrai et le faux" ; donc le sens littéral c'est « le vrai et le faux de la pratique » et je crois que c'est valable pour n'importe quelles religions, ce n'est pas la peine de discuter au niveau des doctrines parce que chaque doctrine a son poids, son l'importance, et donc on n'en sort pas si on cherche à voir où est la vérité ; tandis que quand on voit le vrai et le faux de la pratique, on peut discerner. – Certains sont entrés dans la Voie de l’Éveillé, ravis par les herbes et les fleurs, les montagnes et les rivières. D’autres ont reçu et gardé le sceau de l’Éveillé, serrant dans la main de la terre, des cailloux et du sable. Qu’est-ce à dire alors de cette immense écriture dont regorgent les dix mille existants de l’univers? C’est également dans une seule poussière qu’est contenue la grande roue de la Loi en rotation. – Cette expression revient souvent : dans une seule poussière qui est quelque chose de microscopique, il y a la vérité de la loi. – S’il en est ainsi, « le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé en tant que tel! », cette formule est encore la lune qui se reflète au milieu de l’eau. « Aussitôt assis, on réalise l’état d’Éveillé », cet enseignement est encore, lui aussi, une image dans le miroir. Ne vous laissez pas prendre à l’artifice des mots. Maintenant, si je vous recommande la pratique de la Voie attestant l’Éveil sans intermédiaire, c’est pour vous indiquer la merveilleuse Voietransmise sans mélange par les éveillés et les patriarches, grâce à laquelle vous deviendrez la vraie personne de la Voie. »

Je voudrais attirer votre attention sur l'expression « la pratique de la Voie attestant l’Éveil sans intermédiaire » [jiki shô bodai no shugyô 直証菩提の修行], (note 112 du livre) : jiki 直 veut dire direct, sans intermédiaire ; bodai 菩提 c'est l’Éveil ; shô 証 c'est l'éveil attesté ; shugyô 修行 c'est la pratique de la Voie. D'où ma traduction. Vraiment jiki 直 c'est "direct", et dans le rinzai on parle de jikishi 指.

Pour moi dans ce « sans intermédiaire » c'est toujours le mot « transparence » qui revient. C'est-à-dire qu'il y a le moment de la médiation par la pratique, mais quand cette médiation devient parfaite, pleinement accomplie, elle devient inexistante donc transparente, et donc c'est direct. C'est en ce sens-là que c'est « sans intermédiaire ». Entre l'éveil attesté et la pratique il n'y a plus d'intermédiaire puisque la médiation de la pratique devient parfaite.

► C'est-à-dire que c'est une médiation qui s'efface, qui laisse place à la transparence.

Y O : C'est ça, mais en fait elle existe toujours. Par exemple quand un musicien joue de la musique et qu'il atteint la plénitude de la musique, à ce moment-là la musique commence à jouer elle-même. C'est la parfaite coïncidence.

Moi-même quand j'écris – mais ça n'a pas toujours lieu – il y a quelque chose qui vient d'ailleurs. Il y a toujours au départ le plan de composition mais ce qui apparaît après n'est pas toujours exactement cela. La médiation est donnée quand on atteint un certain degré de réflexion transparente.

P F : Est-ce que ce ne serait pas l'identité personnelle qui s'efface en même temps ?

Y O : C'est ça. Il n'y a plus de moi, mais en même temps il y a le "moi" en plénitude. C'est comme pour les enfants qui jouent, ils oublient leur moi. C'est pour cela que maître Dôgen lui-même identifie l'univers de l'éveil au rêve et aussi au jeu des enfants.

Quand on s'oublie complètement soi-même, dans cet oubli de soi il y a le "moi" en plénitude.

F M : En théâtre contemporain Lecoq, l'un des grands maîtres actuels du théâtre qui est mort il n'y a pas longtemps, appelle ça le « jouer vrai ». C'est quand l'acteur n'est plus un intermédiaire mais qu'on a l'impression de la vérité. Pour autant il reste bien un acteur. Et c'est complètement antagoniste : jouer et vrai ! Et Lecoq prend la même comparaison que toi : les enfants qui jouent.

Y O : Oui, c'est très bien. Et là il y a vraiment les arcanes du zen dans cette notion. C'est pour cela que le faux ne s'oppose jamais au vrai et que le vrai ne s'oppose jamais au faux, toujours selon le non-dualisme de la pensée de dôgénienne et aussi de la pensée bouddhique.

F M : Et le mieux c'est que l'enfant quand il joue vrai sait très bien qu'il joue. C'est-à-dire que, quand un enfant joue comme ça, il sait que vous êtes à côté et que lui est dans son jeu. La réalité extérieure est entièrement là et elle ne le gêne pas, et lui est dans son jouer vrai.

Y O : C'est ça, à mon sens, la vraie liberté. D'ailleurs la liberté telle qu'elle est conçue dans la spiritualité orientale en profondeur s'identifie au jeu, justement. On appelle ça Yuge 遊化 : yu 遊 c'est jouer, voyager et ke (ge) 化c'est se transformer. En fait, ce mot comporte deux sens : "convertir les gens [ke 化] en voyageant [yu 遊]", et "être absorbé complètement [ke 化] dans le jeu [yu 遊]"

P F : Ça me rappelle quelque chose que j'avais lu dans un livre de maître Deshimaru : « Le zazen est un jeu, le plus grand de tous » et il ajoutait « seuls ceux qui l'ont compris continuent de pratiquer ». Ça m'a fait plaisir de lire ça, et ça m'a marqué.

Y O : C'est sûr.

Nous continuons la lecture mais en sautant la suite de la réponse.

 

Échange 5.

Pour cet échange nous allons lire la totalité. Ce n'est pas très long et c'est intéressant.

« [V] Question : Parmi les trois études, il y a l’étude de la concentration [jôgaku 定学]. Parmi les six accomplissements de vertus, il y a l’accomplissement de la méditation [zendo 禅度]. Celui-ci et celle-là font tous deux l’objet des études et de la pratique des êtres d’Éveil depuis leur premier déploiement du cœur de l’Éveil, quelle que soit leur intelligence. La méditation assise [zazen 坐禅] dont il est ici question, elle aussi, doit être une parmi d’autres. Pour quelle raison alors dites-vous que c’est au-dedans de celle-ci qu’est recueillie la vraie Loi de l’Ainsi-Venu ? »

Y O : Déjà la question elle-même pose beaucoup de problèmes d'autant plus qu'ici c'est une traduction. Ça me rappelle un des sujets dont on a discuté la dernière fois, à savoir le rapport entre dhyâna et le zen.

"Les trois études" traduit le mot sangaku 三学. Ça vaut la peine que vous appreniez ce terme par cœur, car ce sont les trois piliers, et c'est valable pour l'ensemble des études bouddhiques dans toutes les écoles, à savoir : kaijô.e 戒定慧.

kai 戒 désigne les préceptes, ce qui correspond au mot sanskrit sîla ; dans n'importe quelle école bouddhiques les préceptes sont très importants ;

定 correspond à dhyâna, c'est la concentration de soi, le samâdhi ;

e 慧 c'est prajñā, la sagesse.

À cause de ce mot 定, parfois la pratique de dhyâna est appelée jôgaku 定学 (l’étude de la concentration). Il y a donc trois termes qui ressortent pour désigner la même chose :

  • l’étude de la concentration : jôgaku 定学
  • « Parmi les 6 accomplissements de vertus (les 6 paramitas), il y a l’accomplissement de la méditation(du zen)[Zendo]. » : L'accomplissement du zen, zendo 禅度, correspond àdhyâna ;
  • et le mot zazen dit à peu près la même chose que les deux précédents.

À propos de la traduction du mot zazen, j'ai réfléchi après la dernière séance de Bendôwa, et finalement pour l'édition intégrale du Shôbôgenzô, je crois que je vais prendre la proposition de François de traduire par « l'assise zen », en abandonnant la traduction « la méditation assise ». En effet zazen ce n'est pas de la méditation, je suis d'accord. Mais garder zazen sans traduire présente un inconvénient pour moi qui suis traductrice, parce que Dôgen joue beaucoup avec le terme de za (l'assise, s'asseoir). Par exemple il y a les mots zadan 坐断 qui signifie "trancher [dan 断] (ce qui trouble notre être) par l'assise [za 坐], et zabutsu  坐仏 (l'assise de l'Éveillé, l'Éveillé assis). Et quand Dôgen commence à jouer avec ce caractère za 坐, si on garde le mot zazen sans traduire on ne peut plus jouer. Donc traduire par « l'assise zen » je crois que c'est très bien, merci François.

F M : En mettant « assise zen » on évite toute ambiguïté. En effet zen est devenu un mot français donc c'est clair.

Y O : Donc il y a trois mots zazen, zendo, jôgaku la question 5 consiste justement à se demander : est-ce que c'est la même chose ou pas ? C'est une question intéressante d'autant plus que la dernière fois nous avons discuté pour savoir s'il y avait une différence entre zazen et dhyâna. La réponse de Dôgen est très profonde.

« Réponse : Votre question provient du fait que l’on a donné le nom d’« école zen » [Zenshû ] à la vraie Loi, Trésor de l’Œil, qui est la grande affaire de la vie de l’Ainsi-Venu, la grande Loi sans au-delà. Sachez-le, cette appellation d’« école zen » fut inventée à l’Est, à partir de la Chine ; en Inde, on ne l’entendait jamais. Au commencement, quand, dans le temple Shôrin (Shaolin) du mont Sûzan (Songshan), le grand maître Bodhidharma resta assis face au mur neuf années durant, aussi bien les religieux que les profanes ignoraient encore la vraie Loi de l’Éveillé, si bien qu’ils nommèrent (Bodhidharma) le brahmane fondant son enseignement essentiel sur la méditation assise. Par la suite, tous les patriarches, de génération en génération, s’adonnèrent toujours à la méditation assise [zazen ]. En voyant cela, les profanes non éclairés, qui ne connaissaient pas la réalité, le nommèrent, de façon confuse, « l’école de la méditation assise » [Zazenshu  ]. Dans le monde actuel, en omettant le mot « assis » – de la méditation assise –, on l’appelle tout simplement « l’école zen » [Zenshû ]. Le sens de ce mot est clairement exposé dans les sermons de la multitude des patriarches. Celui-ci n’est pas à confondre avec la méditation ou la concentration qui figurent dans les six accomplissements de vertus ou dans les trois études.

Que cette Loi de l’Éveillé porte le sens légitimetransmis de génération en génération ne fait pas l’ombre d’un doute. Jadis, lors de l’assemblée sur la Montagne sainte, l’Ainsi-Venu conféra au vénérable Kâçyapa, à lui seul, la grande Loi sans supérieure, la vraie Loi, Trésor de l’Œil, le cœur sublime du Nirvâna. – c'est le rappel de la scène fondatrice de la Voie de l'Éveillé selon l'école zen –. Parmi la foule des divinités habitant à présent les mondes supérieurs, il y en a qui ont vu cette cérémonie-là de leurs propres yeux. N’en doutez pas. En un mot, la vraie Loi est une chose que cette foule des divinités protège et maintient pour toujours. Leur exploit est toujours d’actualité. Justement, sachez-le, celle-ci est la totalité de la Voie, Voie de la Loi de l’Éveillé. Rien ne saurait lui être comparable. »

Y O : Il y a quelque chose d'extrêmement important dans le premier paragraphe de la réponse. Le deuxième paragraphe est plutôt récapitulatif, comme une sorte de conclusion.

Dôgen parle de l'histoire du terme : d'abord il y a le mot zazen, ensuite le mot zazenshû 坐禅宗 (l'école de zazen) et enfin l'abréviation donne zenshû 禅宗 (l'école zen).

► Dôgen dit que « école zen » est un nom qui ne désigne pas la réalité.

Y O : Oui. Et où est le problème dans cet itinéraire des trois termes ? Pour Dôgen le problème c'est qu'on a mis ce mot shû 宗 (école) à côté du mot zazen en parlant d' "école de zazen" (ou d'école zen, peu importe). Or zazen n'est pas là pour faire une école. Et à partir du moment où on parle d'école de zazen,on introduit une exclusivité par rapport à d'autres aspects de la réalité de la Voie bouddhique, à savoir l'étude, la vie quotidienne. Mais justement zazen est zazen comme A est A, et cette identité parfaite ne doit exclure aucun aspect. Donc encadrer le zazen avec la notion d'école, c'est là qu'il y a l'erreur.

P F : J'adore comme explication. En effet c'est limitant de coller sur zazen un aspect de la vie, c'est la même chose que de faire cela pour une personne. Coller le mot shû, c'est ajouter l'idée de pouvoir enseigner à d'autres, de pouvoir créer une filiation. Il y a une opération qui est proposée par shû qui n'appartient pas à zazen.

Y O : C'est exactement ça.

N S : Dans shû il y a une transmission horizontale alors que zazen c'est vertical.

Y O : Oui, c'est vrai aussi. Et justement on ne peut pas encadrer zazen avec ce terme shû. Cela rejoint ce qu'avait dit Dominique lors de la première séance de Bendôwa quand on avait parlé des notions de shô 正 (juste) / ja 邪 (tordu)[5]. On avait vu que shô rejoint le terme sanskrit samyaku (pâli sammâ) qui est à entendre au sens de faire ensemble, en même temps et sans exclusion, l'inverse de samyaku (sammâ) étant mithyâ (pâli micchâ), ce qui exclut ; alors que ce terme samyaku est en général traduit par « juste » ce qui engendre des erreurs de compréhension.

P F : Oui il parlait de ça à propos du Noble octuple sentier : la parole juste, l'action juste etc. c'était le mot « juste » qui correspondait à samyaku.

Y O : Et zazen c'est le côté de shô 正 (donc samyaku) tandis que le zazenshû ça devient un peu tordu (donc mithyâ) ! Nous verrons que l'échange 7 suit cette ligne-là.

 

Échange 6.

« [VI] Question : Pour quelle raison, dans la maison de l’Éveillé, seule la posture assise parmi les quatre manières d’être[shigi 四儀] est-elle agréée lorsqu’on recommande la concentration de soi pour entrer dans l’état de l’Éveil attesté ? »

Y O : Les « quatre manières d’être » [shigi 四儀] : shi 四 c'est 4 et gi 儀 c'est manière, cela désigne la « marche » [gyô 行], la « posture debout » [jû 住], la « posture assise » [za 坐] et la « posture couchée » [ga 臥]. La question c'est donc : pourquoi choisir l'assise ?

« Réponse : Inconnaissable est la Voie que, depuis le lointain passé, la multitude des éveillés a pratiquée, les uns après les autres, pour entrer dans l’état de l’Éveil attesté. Si vous vous interrogez sur le pourquoi, sachez-le tout simplement, c’est celle-ci qui a été utilisée dans la maison de l’Éveillé ; ne cherchez pas ailleurs. Voici seulement ce que dit le patriarche dans sa louange : « La méditation assise est la porte de la Loi qui s’ouvre vers la félicité. »

Comprenez-vous ? C’est parce que, parmi les quatre manières d’être, c’est la posture assise qui vous mène à la félicité. À plus forte raison, il ne s’agit pas seulement de la Voie pratiquée par un ou deux éveillés mais, chez la multitude des éveillés et chez la multitude des patriarches, il y a toujours cette Voie. »

Y O : C'est une réponse apparemment simple mais elle est très profonde.

► Dôgen fait apparaître l'assise zen comme étant le facteur commun réunissant les éveillés.

Y O : Oui, il y a la notion de shô 正 qu'on vient de voir : ensemble, simultanément.

Et ça commence par le mot « inconnaissable est la Voie ».

► Ce qui est inconnaissable c'est l'originalité de l'accès personnel à l'éveil. Il n'y a pas de norme dans l'accès à l'éveil.

Y O : Tout à fait. Et « Si vous vous interrogez sur le pourquoi, sachez-le tout simplement, c’est celle-ci qui a été utilisée dans la maison de l’Éveillé ; ne cherchez pas ailleurs. » En français on dit couramment : « c'est comme ça ». Ça correspond à quel mot majeur de la doctrine bouddhique ?

► « Tel quel ».

Y O : Oui, l'ainsité. Dire « C'est comme ça » ça peut être un peu superficiel car ça pourrait être une façon d'éviter l'explication. Et pourtant « C'est ainsi ». Il y a plusieurs façons de dire l'ainsité :
– Shinnyo
真如 (traditionnellement眞 如) la réalité telle quelle, la talité, (skr. tathatâ),
– Nyoze
如是l'ainséité, le tel quel,
– Inmo
恁 麼 le tel quel.
Tout ça c'est l'ainsité, un maître-mot de l'enseignement. C'est l'acceptation de la réalité telle quelle qui est au centre de l'enseignement bouddhique.

P M : Ça s'appelle la foi.

Y O : Oui c'est ça. C'est pour ça que Nicole a souligné la dernière fois qu'il ne faut pas trop se poser de questions mais commencer, il faut plonger. Et à partir du moment où on connaît cette ainsité, on peut avancer.

 

Échange 7.

« [VII] Question : En ce qui concerne cette pratique de la méditation assise, ceux qui n’ont pas encore rencontré ni attestéla Loi de l’Éveillé doivent obtenir l’attestationde celle-ci grâce à cette pratique de la Voie. Mais ceux qui ont déjà clarifié la vraie Loi de l’Éveillé, qu’ont-ils à attendre de la méditation assise ? »

Y O : On trouve là un enseignement majeur de Dôgen.

« Réponse : Bien qu’on ne raconte pas ses rêves aux idiots, ni ne confie la perche d’un bateau à un bûcheron, il me faut encore vous instruire. Considérer que la pratique et l’Éveil attesté sont deux choses distinctes, voilà une opinion des gens hors de la Voie. Selon la Loi de l’Éveillé, la pratique et l’Éveil attesté ne font qu’un [shushô ittô 修証一等]. Puisque, en ce moment même, la pratique s’effectue au sein même de l’Éveil attesté, la pratique du débutant[shoshin 初心]recouvre la totalité de l’Éveil originel attesté. C’est pourquoi, quand on l’initie à la disposition du cœur [yôjin 用心] à la pratique, on lui enseigne à ne pas attendre l’Éveil attesté en dehors de la pratique. Car l’Éveil originel doit s’attester soi-même sans intermédiaire [jikishi no honshô 直指の本証]. Puisque la pratique n’est autre que l’Éveil attesté, l’Éveil attesté est sans limite ; puisque l’Éveil attesté n’est autre que la pratique, la pratique est sans commencement. C’est ainsi que l’Ainsi-Venu Shâkyamuni et le vénérable Kâçyapa tous deux se laissent mettre en œuvre par la pratique au sein même de l’Éveil attesté et que le grand maître Bodhidharma et le haut patriarche Daikan (Enô) se laissent également ramener et transformer dans la pratique au sein même de l’Éveil attesté. Il en va toujours ainsi pour tous ceux qui, prenant la suite de ces derniers, gardent et maintiennent la Loi de l’Éveillé. »

Y O : Il y a un enseignement important dans ce premier paragraphe de la réponse. De quoi maître Dôgen parle-t-il ?

F C : C'est le fait de se laisser mettre en œuvre par la pratique, d'être transporté sur le plan de l'éveil.

Y O : C'est ça. Il y a l'unité de la pratique et de l'éveil, shushô ittô 修証一等 où shu 修  c'est la pratique, shô 証 c'est l'éveil attesté, ichi 一 c'est un, et 等 c'est l'égalité, donc « unité et égalité de la pratique de l'éveil attesté ». C'est une expression qui est synonyme de honshômyoshu 本証妙修  où hon 本 c'est originel, shô 証 c'est l'éveil attesté, myô 妙 c'est merveilleux, shu 修  c'est la pratique, pratiquer, d'où « l'éveil originel attesté qui se pratique merveilleusement ».

Déjà dans ce paragraphe on voit que l'éveil originel doit s'attester (honshô) soi-même sans intermédiaire (jiki 直). Et « Puisque la pratique n’est autre que l’Éveil attesté, l’Éveil attesté est sans limite ; puisque l’Éveil attesté n’est autre que la pratique, la pratique est sans commencement. »

P F : J'ai entendu l'expression shushô ichi nyo 修証一如, Est-ce que c'est la même chose ?

Y O : Oui très bien, c'est synonyme : ichi 一 c'est un, et nyo 如 c'est tel quel, donc « l'unité de la pratique et de l'éveil telle quelle ». Où l'as-tu entendu ?

P F : Dans des kusen de Philippe, de Raphaël…

Y O : Très bien. Maintenant nous lisons le paragraphe suivant.

« Déjà, il y a la pratique qui ne quitte pas l’Éveil attesté. Si, par bonheur, nous transmettons sans mélange une part de la merveilleuse pratique [myôshû 妙修], c’est parce que, dès le commencement de notre pratique de la Voie, nous avons obtenu une part de l’Éveil originel attesté sur la terre non confectionnée [mui no chi 無為の地]. Sachez-le, c’est afin de ne pas souiller l’Éveil attesté, Éveil indissociable de la pratique, que les éveillés et les patriarches vous enseignent sans cesse à ne pas relâcher la pratique. Si vous lâchez la merveilleuse pratique, voilà que l’Éveil originel attesté vous remplit les mains ; si vous vous dégagez de l’Éveil originel attesté, voilà que la merveilleuse pratique pénètre vos corps tout entiers ! »

Y O : C'est le même enseignement ; il n'y a pas de nouveauté.

► Qu'est-ce que cette "terre non confectionnée" ?

Y O : C'est le terme mui no chi 無為の地 où chi 地 c'est la terre; mu 為 signifie « il n'y a pas » et i 為 signifie confectionner, faire. D'où ma traduction un peu littérale : « la terre non confectionnée ». Ça correspond au stade de la vacuité. C'est quelque chose qui existe depuis toujours, et pour toujours, sans un quelconque intermédiaire que serait la main de l'homme.

F M : Est-ce qu'il y a un rapport entre ce « non confectionné » et les agrégats ? Ce serait alors la terre sans agrégats c'est-à-dire sans représentations qui se surimposent à ce que pourrait être la terre. C'est la terre sans présupposés, c'est-à-dire sans préjugés.

Y O : C'est la terre qui n'est pas la terre en réalité.

F M : Bien sûr, on la construit toujours, la terre. On pourrait dire « la terre sans constructions mentales ».

Y O : Pourquoi pas, mais c'est très philosophique, et puis ça devient une interprétation. Or mon principe de traduction c'est d'éviter à tout prix l'interprétation.

P F : Est-ce que cette terre (chi) a un rapport avec la terre du type "terre pure" qui est la terre d'un buddha, le champ d'action d'un bouddha, le domaine d'extension d'un buddha ?

Y O : Oui, je pense.

P F : Parce qu'une terre non confectionnée ce serait donc une terre pure, une terre non souillée par l'esprit erroné de l'homme.

Y O : Oui, tout à fait. C'est presque le nirvâna, quelque chose comme ça.

► C'est un champ du possible.

Y O : Voilà, c'est cela. C'est un champ où tout est possible, où rien n'est déterminé. Mais traduire par « un champ où tout est possible » ce serait quand même une interprétation

« Par ailleurs, d’après ce que j’ai vu de mes propres yeux en Chine sous la grande dynastie des Song, les monastères zen de toutes les régions comportent une salle de méditation assise pour y accueillir cinq ou six cents, voire mille ou deux mille moines, et on exhorte ces derniers, nuit et jour, à la méditation assise. Quand j’ai demandé le sens essentiel de la Loi de l’Éveillé aux dirigeants de ces monastères, maîtres d’enseignement à qui est transmis le sceau du cœur de l’Éveillé, ils m’ont répondu que la pratique et l’Éveil attesté ne sont pas deux choses distinctes. C’est pourquoi j’exhorte non seulement mes disciples étudiants, mais aussi les moines éminents à la recherche de la Loi ainsi que ceux qui désirent trouver le fruit réelau sein de la Loi de l’Éveillé, cela sans faire la distinction entre les débutants et les anciens, ni discuter des saints et des profanes, à pratiquer la Voie avec la méditation assise, en s’appuyant sur l’enseignement des éveillés et des patriarches et en suivant la Voie tracée par les maîtres d’enseignement.

N’avez-vous jamais entendu cette parole du patriarche : « La pratique et l’Éveil attesté ne sont pas inexistants (1) ; il ne faut pas les souiller(2) » ? De même, il est écrit : « Qui voit la Voie pratique la Voie.» Sachez-le, c’est au sein même de la Voie obtenue qu’il faut pratiquer la Voie. »

Note 1 : la traduction a été changée, inexistant remplace "l'il n'y a pas".

Note 2 : la traduction a été changée, "il ne faut pas les souiller" remplace "ils ne sont pas à souiller".

Y O : Je n'ai pas grand-chose à ajouter. Dans la citation : « La pratique et l’Éveil attesté ne sont pas inexistants ; il ne faut pas les souiller», que veut dire souiller ?

P F : Est-ce que ça ne rejoint pas la façon dont Dôgen explique dans Zazenshin que la pratique souillée se distingue de la pratique pure qui est la pratique où il y a eu l'abandon de l'ego ?

Y O : On peut dire ça. Mais « il n'y a pas d'ego », qu'est-ce que ça veut dire ?

Quand il y a l'ego on suit la Voie, on pratique, mais comment ?

► En l'utilisant comme moyen.

Y O : Oui, c'est ça. On a vu que la pratique et l’Éveil attesté ne font qu’un [shushô ittô 修証一等] et on a parlé de honshô myôshû 本証妙修 « l’Éveil originel attesté qui se pratique merveilleusement ». Et le sens profond de cette unité de la pratique et de l'éveil c'est que c'est sans commencement ni fin, et il n'y a pas de finalité : on est là, ici et maintenant, et il y a la plénitude, à la fois de la pratique et de l'éveil attesté. Et sortir de cela c'est souiller.

C'est pourquoi Dôgen donne la citation « La pratique et l’Éveil attesté ne sont pas inexistants », ils existent, mais « il ne faut pas les souiller» parce qu'ils ne font qu'un, sans finalité et sans commencement. D'où le mot "plénitude".

 

Échange 8.

« [VIII] Question : Pourquoi, au cours des générations passées, les maîtres qui ont transmis la Loi et diffusé les doctrines bouddhiques dans notre pays à la suite de leur séjour en Chine sous la dynastie des Tang ont-ils seulement transmis les doctrines –– tout en laissant de côté cet enseignement essentiel ? »

Y O : Il s'agit des écoles scripturaires  kyôshû 教 comme Tendai, Kegon etc. Le zen  est presque la dernière école qui a été introduite au Japon.

 « Réponse : Si les maîtres du passé n’ont pas transmis cette Loi, c’est parce que le moment favorable[jisetsu 時節] n’était pas encore venu. »

Y O : Il est question du moment favorable, jisetsu 時節où ji 時 c'est le temps et setsu 節 c'est "couper". Ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui, mais le concept de temps est au centre de la pensée de Dôgen. Tout est temps, à la limite.

Ici Dôgen dit que le temps "n'était pas venu avant" : c'est au sens que j'ai évoqué, c'est-à-dire que jusque-là le contexte politique n'était pas favorable à l'introduction de la spiritualité zen.

F C : C'est un temps historique dont il parle ? Il me semble qu'il y a aussi une autre temporalité en jeu.

Y O : Oui, tout à fait. Si on réduit l'explication au contexte historique c'est réducteur.

F C : Le moment favorable c'est celui de la coïncidence.

Y O : Oui, c'est maître Dôgen lui-même qui a donné cette image de la poule et du poussin : quand le poussin est dans la coquille, pour qu'il sorte il faut à la fois que le poussin tape à l'intérieur contre la coquille, et que la mère aussi tape à l'extérieur. C'est la rencontre. Et je crois que dans notre vie c'est pareil : tant qu'il n'y a pas le moment favorable il y a des choses qui ne se réalisent pas. Tout est le temps.

 

Échange 9.

 « [IX] Question : Ces maîtres du passé avaient-ils compris cette Loi ?

Réponse : S’ils l’avaient comprise, ils l’auraient transmise. »

Y O : Chez maître Dôgen il n'y a pas de fausse modestie !

 

Échange 10.

« [X] Question : Certains disent : « Ne vous lamentez pas sur le cycle des naissances et des morts. Il y a un chemin pour en sortir bien vite. C’est de savoir que la nature du cœur est permanente. Voici ce que cela veut dire : bien que ce corps, ayant apparu, soit toujours voué à disparaître, cette nature du cœur ne disparaîtra jamais. Si nous savons que, dans nos corps, il y a cette nature du cœur au-delà de l’apparaître et du disparaître, nous considérons celle-ci comme notre nature originelle. Tandis que le corps, qui n’est qu’une figure provisoire, meurt ici et renaît là de façon aléatoire, le cœur, lui, est permanent ; il ne doit subir aucune altération dans le passé, le présent et le futur. C’est une telle connaissance qui est appelée l’affranchissement du cycle des naissances et des morts. Chez ceux qui connaissent cette doctrine, le cycle des naissances et des morts continué jusqu’à présent s’interrompt à jamais et, quand ce corps arrive à sa fin, ils entrent dans l’océan de la nature [shôkai 性海]. Quand ils versent dans l’océan de la nature, à l’instar de la multitude des éveillés et des Ainsi-Venus, ils sont justement dotés de la merveilleuse vertu. Pour l’instant, même s’ils connaissent (cette doctrine), étant donné leurs corps, qui sont la rétribution directe des actes illusoires de leurs vies antérieures, ils ne sont pas comparables à la multitude des saints. Quant à ceux qui ignorent toujours cette doctrine, ils doivent errer à jamais dans le cycle des naissances et des morts. S’il en est ainsi, tâchez tout simplement de comprendre avec hâte que la nature du cœur est permanente. Qu’aurait-on alors à attendre, en restant assis toute la vie en silence sans rien faire ? » Une doctrine de ce genre est-elle vraiment conforme ou non à la Voie de la multitude des éveillés et de la multitude des patriarches ? »

Y O : Je vais d'abord faire l'explication de termes originaux japonais.

Ce que j'ai traduit par « le cycle des naissances et morts » c'est simplement le terme shôji 生死 qu'on peut traduire tout simplement par « les naissances et les morts ». Je l'ai traduit ainsi parce qu'ici ça correspond au samsâra.

D'autre part je tiens à traduire shinpar cœur et non pas par esprit. Pourtant il y a de grands spécialistes comme Philippe Cornu qui disent que shin est la traduction du terme sanskrit citta et donc que c'est l'esprit. Mais je ne suis absolument pas d'accord pour ce qui concerne le bouddhisme sino-japonais. Déjà le caractère lui-même est un idéogramme qui représente le cœur organe. De plus je souligne qu'il y a d'abord eu la traduction de Kumârâjiva et ensuite de Genjô, et vraiment le bouddhisme japonais devient complètement autonome par rapport à l'origine indienne.

Maître Dôgen ignorait complètement le sanskrit. Jamais il ne se réfère à un texte original en sanskrit. Et vraiment le canon sino-japonais est autonome. Il n'y a pas lieu à mon sens, de se référer au sanskrit.

F M : Il y a quand même eu en Chine des traducteurs qui ont établi des correspondances entre le sanskrit et le chinois. Donc même si ça s'est autonomisé par la suite il est difficile de dire qu'il y a une autonomie complète.

Par ailleurs je pense que derrière le shin qu'emploie Dôgen il y a le non-dualisme, alors que si on se réfère à citta on reste dans un dualisme qui appartenait au bouddhisme Hinâyâna (ou Theravada) puisqu'à côté de citta qui désigne l'esprit, il y a manas qui désigne le mental et qui n'est pas la même chose que l'esprit.

Y O : J'ajoute une précision. Quand je parle de l'autonomie, je tiens compte de l'évolution et je ne dis pas qu'elle a eu lieu dès le départ. Simplement le Shôbôgenzô est une œuvre du XIIIe siècle, et à ce moment-là il était hors de question que Dôgen se réfère à l'original sanskrit.

Je parle de cela parce que le terme "nature" revient plusieurs fois dans notre texte, c'est le mot shô. J'ai fait une longue réflexion concernant ce caractère dans la variation qui se trouve dans le tome 7 de la traduction intégrale qui va paraître en fin de mois.

Shô 性est un idéogramme composé : la clé représente le cœur, et le corps du caractère désigne shô 生 la naissance. C'est-à-dire que la nature telle qu'elle est conçue dans la civilisation sino-japonaise c'est l'unité du cœur et de la naissance.

Dans le texte on a par exemple "l’océan de la nature" [shôkai 性海], et par ailleurs on parle de shôji 生死, le cycle de naissance des morts. On va voir dans le texte l'unité du "cœur" et de "la naissance et la mort". Et ce n'est pas par hasard que les deux caractères shinle cœur, et shô 生 la naissance, se trouvent dans le texte.

Quelle est le centre de la question posée par Dôgen et qui est universelle ?

P F : Y a-t-il une âme ?

Y O : C'est en fait la question de l'immortalité de l'âme. Dans la tradition chrétienne on parle de l'âme qui sort du corps et qui va vers le Seigneur, au moment de la mort, mais le Christ lui-même n'a jamais parlé de cette manière-là.

► Mais dans le bouddhisme il n'y a pas d'âme individuelle.

Y O : Oui, il est hors de question de parler de l'âme. En japonais il y a un caractère qui désigne l'âme, c'est rei 霊 (traditionnellement 靈)[6] qui, en fait, désigne les esprits (au pluriel), par exemple l'esprit de l'arbre, les esprits de la terre. C'est donc plutôt du domaine du shintô (la Voie des dieux). Quand les bouddhistes, y compris Dôgen, utilisent ce caractère, c'est qu'on sort du domaine bouddhique. Et quand Dôgen en parle ce n'est pas pour exclure mais pour se référer au monde qui est autre que le bouddhisme. Évidemment il le considère comme inférieur, au-dessous de la doctrine bouddhique.

En japonais pour dire "esprit" on dit seishin 精神 où  sei 精 veut dire l'essence et shin 神 désigne les dieux, donc seishin c'est « l'essence des dieux ».

Donc vous pouvez retenir trois mots : le cœur shin, l'esprit seishin 精神, et l'âme (les esprits) rei 霊.

J'ai oublié tout à l'heure de parler du bouddhisme des funérailles [sôshiki-bukkyô 葬式仏教] qui commence dès le milieu du XVIe siècle au Japon, la fin de l'âge d'or du bouddhisme étant au XVe siècle. Le bouddhisme devient donc très formel, et il s'occupe largement des rituels et des funérailles.

► Ça rapporte beaucoup d'argent.

Y O : Oui, c'est ça. Donc selon les historiens ceci commence dès le XVIe siècle.

► Dans le shintô, à propos de l'après-vie, est-ce qu'il n'y a pas une histoire d'esprits qui se promènent ?

Y O : Oui il y a beaucoup d'esprits qui se promènent, il y a des revenants.

Et dans le shintô il y a beaucoup de cérémonies : mariages et funérailles ça existe. Il y a des prêtresses femmes qui célèbrent aussi. C'est tout à fait autre chose, mais c'est très joli.

Au cours des siècles le bouddhisme a épousé le shintô, il y a le syncrétisme d'où beaucoup de mélanges. Cependant ce n'est pas le cas chez maître Dôgen qui est très intransigeant.

Dans ce qu'on va lire c'est toujours l'histoire du non-dualisme. Séparer le cœur et le corps c'est une idiotie. Là où il n'y a pas de corps, il n'y a pas de cœur ; et là où il n'y a pas de cœur, il n'y a pas de corps. Ce n'est pas pour autant la négation de l'immortalité selon mon interprétation.

F M : Ce n'est pas une question d'immortalité mais une question de non-temporalité. C'est sur le temps que le problème est posé, mais ce n'est pas nécessairement sur l'éternité. L'immortalité et l'éternité sont deux choses différentes.

Y O : Oui, déjà le mot est un peu problématique. On peut plutôt parler de permanence et d'impermanence. Mais on va voir avec la réponse de Dôgen.

« Réponse : L’opinion que vous venez d’exposer n’a absolument rien à voir avec la Loi de l’Éveillé. Cela n’est autre que l’opinion des Senika, personnes hors de la Voie.

Selon l’opinion de ces personnes hors de la Voie, il y a une connaissance spirituelle[Reichi 霊知].à l’intérieur de nos corps. Quand cette connaissance rencontre ses objets, elle discerne ce qui est à aimer et ce qui est à haïr, ce qui est à approuver et ce qui est à rejeter. C’est grâce à la force de cette connaissance spirituelle que l’on éprouve la douleur et la démangeaison, la peine et le plaisir. Cependant, au moment où disparaît ce corps, cette nature spirituelle s’en dégage pour renaître ailleurs. Bien qu’elle paraisse avoir disparu ici, elle reste vivante ailleurs, si bien que l’on dit qu’elle est impérissable et permanente. Telle est l’opinion de ces personnes hors de la Voie. »

Y O : Ce passage c'est pour critiquer l'opinion des personnes hors de la Voie. Ici est déjà rejetée la notion de réincarnation.

« Cependant, apprendre cette opinion et vouloir la faire passer pour la Loi de l’Éveillé est encore plus stupide que de serrer dans la main des morceaux de tuile et des cailloux en les prenant pour de l’or et des joyaux. C’est un égarement sans pareil, absurde et honteux, contre lequel le maître de la nation (Nanyô) Echû sous la grande dynastie des Tang mettait en garde (ses disciples) avec gravité. Maintenant, en spéculant sur cette opinion tordue [jaken 邪見] selon laquelle le cœur est permanent tandis que l’aspect disparaît, on fait passer celle-ci pour la merveilleuse Loide la multitude des éveillés et s’imagine s’être affranchis du cycle des naissances et des morts tout en produisant la cause originelle de ce dernier. N’est-ce pas là une stupidité ? C’est le comble du lamentable ! Sachez-le, cela n’est rien d’autre que l’opinion tordue des personnes hors de la Voie ; ne lui prêtez jamais l’oreille. »

Y O : Vous voyez déjà la fréquence du mot tordu (ja 邪) et c'est ce caractère qui s'oppose à shô 正. L'opinion tordue oppose deux choses comme naissance et mort.

« Comme je ne puis me taire, je vais tâcher, avec compassion, de vous sauver de cette opinion tordue. Sachez-le, dans la Loi de l’Éveillé, il est dit que le corps et le cœur ne font qu’un [shinjin ichinyo 身心一如]. dès l’origine et que la nature et l’aspect ne sont pas deux choses distinctes. C’est ce qui est admis aussi bien sous le ciel de l’Ouest que sur la terre de l’Est ; il ne faut pas le remettre en question. À plus forte raison, selon l’école proclamant la permanence, les dix mille existants sont tous permanents sans distinction de corps et de cœur. Selon l’école proclamant l’Extinction apaisée, la multitude des existants s’est toute éteinte, apaisée, sans distinction de nature et d’aspect. Pourquoi alors affirmez-vous que le corps disparaît, tandis que le cœur est permanent ? N’allez-vous pas ainsi contre le principe correct? Ce n’est pas tout. Éveillez-vous et comprenez le fait que le cycle des naissances et des morts n’est autre que le Nirvâna ; nul n’a jamais parlé du Nirvâna en dehors des naissances et des morts. À plus forte raison, même quand vous amalgamez la compréhension selon laquelle le cœur, séparé du corps, est permanent avec la sagesse de l’Éveillé au-delà des naissances et des morts, ce cœur en question qui comprend, connaît et perçoit cela est lui-même sujet à l’apparaître et au disparaître ; il est loin d’être permanent. Tout cela n’est-il donc pas futile ? »

Y O : Que vous soyez bouddhistes ou non, en tant qu'européens, le non-dualisme est quelque chose que vous avez à apprendre parce que ce qui traverse la pensée occidentale c'est vraiment le dualisme.

► On retrouve ce non-dualisme quand Dôgen dit que le cycle des naissances et des morts n'est autres que le Nirvâna.

Y O : En effet ce n'est même pas la peine de souligner que le corps et le cœur ne font qu'un, ou bien que la naissance et la mort ne font qu'un, parce qu'on ne se rend pas compte qu'on utilise le langage, et qu'en fait ce sont de purs concepts. Et il n'y a pas un corps comme ça, ce n'est que le langage. Pour le cœur c'est pareil. À quel point on est prisonnier déjà du langage. Du moment qu'on parle on désigne avec le langage telle ou telle chose, et on imagine que ça existe comme tel, indépendamment du reste. Non, c'est une illusion.

Il y a trois termes dans ce que dit Dôgen :

  • shôji soku nehan 生死即涅槃. Le terme nehan 涅槃 est la transcription phonétique de nirvâna ; soku 即veut dire « n'est autre que » et shôji 生死, le cycle de naissance des morts désigne le samsâra. D'où le samsâra n'est autre que le nirvâna.
  • shinjin ichi nyo 身心一如. Shin 身 c'est le corps, shin (jin) 心  c'est le cœur : le corps et le cœur ne font qu’un ;
  • Shôsô funi 性相不二 : shô 性 c'est la nature, donc quelque chose d'invisible, 相 c'est l'aspect, donc quelque chose de visible et funi 不二 (pas-deux) c'est le non-dualisme. D'où le non-dualisme de la nature et de l'aspect c'est-à-dire du visible et de l'invisible.

Il y a donc là trois termes qui disent la même chose, à savoir que tout est unité.

Et jaken 邪見 (l'opinion tordue) s'oppose à cela. C'est un terme qui désigne quelque chose qui divise, un peu comme le mot "diable" en français au niveau étymologique. Par ailleurs j'ai traduit ken 見 par « opinion » mais ça désigne « la vision » d'où on peut traduire aussi jaken par « la vision tordue ».

La vision tordue c'est micchâ, ce qui divise deux choses qui ne font qu'un. Cette histoire de samyaku (pâli sammâ) et de mithyâ (pâli micchâ) m'habite. Et vraiment, au cœur de la question, il y a ça.

Cœur du débutant.

Est-ce que vous auriez des choses à ajouter avant de terminer

F C : Pour le tir à l'arc je pensais au mot mushin.

Y O : Oui. Mushin 無心 « il n'y a pas de cœur », c'est ce qui se passe aussi dans l'univers de jeu des enfants.

Cela me fait penser à une autre chose. À l'échange 7, ce que j'ai traduit par « la pratique de débutants » en fait peut être traduit par « le cœur du débutant », c'est ce que j'ai mis dans la note 135 du livre : le mot shoshin 初心, signifie littéralement le « cœur [shin 心] du commencement [sho 初] ». Donc je pourrais changer, d'autant plus que tout de suite après il y a le mot yôjin 用心, que j'ai traduit par la « disposition du cœur », et qui veut dire littéralement la « mise en œuvre [yô 用] du cœur [jin/shin 心] ». Il peut être également traduit par « les règles à suivre, la disponibilité du cœur », etc..

► C'est le titre du livre de Shunryu Suzuki qui a été traduit par « Esprit zen, esprit neuf » mais qui était « Esprit de débutant »[7]. Donc il tournait autour de ça.

École et lignée.

Y O : J'espère que ce passage de Bendôwa vous parle.

P F : « L'école de la méditation assise » va alimenter mes conversations. Et je fais la distinction entre l'école et la lignée : la lignée est une réalité plus vivante que l'école.

Y O : Oui, on peut parler de la lignée sans crainte. C'est si on parle de l'école que c'est sujet à caution, comme on dit.

F M : À condition que la lignée ne devienne pas sectaire comme l'école. Que ce soit un développement et non pas un enfermement dans des cadres, ce qui est le danger de toute lignée : le maître ayant disparu, souvent les disciples ne sont pas à la hauteur du maître, et ils sclérosent tout ce qu'ils ont reçu.

P F : Mais c'est seulement s'ils utilisent les rouages de l'école. S'ils ne gardent que la lignée au sens de l'attention à conserver l'alignement de leur pratique avec ce qu'ils ont reçu, ça doit aller.

► On retrouve la distinction entre ce qui est droit (aligné) et ce qui est tordu.

Y O : Ce que Patrick dit est très juste. Et à aucun moment maître Dôgen ne nie la lignée. Bien au contraire, c'est essentiel, la lignée. Ce n'est pas le cas de l'école.

Grand merci à tous.



[1] « Cette mentalité guerrière, revêtue d’une dimension éthique avec le goût de frugalité et de simplicité, l’esprit de droiture, le courage, la fidélité aux seigneurs y compris la notion de sacrifice, etc., prend une forme de spiritualité laïque appelée Bushidô 武士道 (la Voie des samuraïs). » (Y Orimo, message du blog  Les "moines zen" aujourd'hui au Japon)

[2] Voir le gros livre bleu de Yoko Orimo Le Shôbôgenzô de maître Dôgen, éd Sully 2003, p. 531-537.

[3] C'est un vêtement traditionnel.

[4] Période de pratique intense de formation des moines.

[5] Voir le compte-rendu de la première séance sur Bendôwa, plutôt vers la fin.

[6] Le reiki 靈氣 est une méthode de soins d'origine japonaise.

[7] « L'esprit du débutant contient beaucoup de possibilités, mais celui de l'expert en contient peu. » (S. Suzuki).

 

Publicité
Publicité
Commentaires
Publicité