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Ateliers d'étude du Shôbôgenzô avec Yoko Orimo
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Ateliers d'étude du Shôbôgenzô avec Yoko Orimo
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15 avril 2013

"Six kakis" peinture chinoise commentée

 

La peinture chinoise des "six kakis"

 

commentée par le peintre François Aubin dit Barbâtre

 

Première partie : Les "six kakis"donnent une idée du méta-espace

Cet exposé a eu lieu lors du premier atelier sur le texte Tenbôrin, (la Rotation de la Roue de la Loi) en décembre 2012 [1] .

Yoko Orimo : Je vais d'abord faire appel à François ici présent. Il connaît bien le bouddhisme depuis 30 ou 40 ans et il est peintre avant-gardiste si j'ose dire non-figuratif. Depuis une dizaine d'années il médite à travers sa peinture ce que c'est que le méta-espace tel qu'il est exposé dans le Shôbôgenzô. Il est grand admirateur de maître Dôgen. François, voulez-vous dire un mot sur le méta-espace ?

B (F A) : D'abord je ne suis pas un peintre abstrait mais complètement réaliste, inspiré par la peinture traditionnelle chinoise et particulièrement par une peinture qui s'appelle « Six kakis ». La prochaine fois j'en apporterai une reproduction. C'est en regardant cette reproduction qu'on peut avoir une idée du méta-espace, parce que parler du méta-espace en soi, ça n'a pas de sens mais en montrant une image, on a une idée parce que ça parle.

Je fais allusion ici à une toute petite peinture du XIIIe siècle qui est au Japon. Elle a été faite par un moine chinois Mu Qi que probablement Dôgen a rencontré. Au moment où Dôgen fait son voyage en Chine, il passe par le monastère où ce peintre travaillait. C'était un monastère où il y avait énormément de relations philosophiques et pratiques, et il est probable au moins que Dôgen ait eu connaissance de ce moine, et de toute façon de ce courant de peinture.

C'est une toute petite peinture qui fait à peu près 30 cm et c'est probablement une étude sur nature de six kakis. Le kaki est un fruit qu'on appelle aussi la plaquemine, il pousse sur un arbre appelé le plaqueminier. Les fruits sont d'abord verts puis rougissent, les feuilles tombent, et l'arbre est plein de fruits rouges, l'hiver c'est très beau. Il y en a dans le pays niçois, au sud de la France.

Sur ce tableau donc il y a six kakis et si on veut regarder de gauche à droite[2] :

– le premier est une véritable abstraction, c'est un cercle presque parfait, et il est très pâle comme pour dire : c'est faux mais ce serait comme le kaki en soi, et un kaki en soi qui va advenir, et il va advenir du « font » qui n'est pas un fond, qui serait une source (« font » étant à entendre comme fontaine), une source originelle.

– celui qui est à côté est déjà une tâche noire très réaliste.

– le troisième est presque pareil mais il est en-dessous, il y a une espèce de rupture dans le rythme.

– le quatrième est encore plus noir et il est légèrement évasé c'est-à-dire qu'il est atteint de maturité, il est déjà presque blet.

– le cinquième aussi est assez mûr.

– le sixième a une partie mûre, mais une partie est blanche, vide.

Or c'est une peinture réaliste très émouvante, mais le phénomène c'est qu'on les voit posés (du fait qu'ils sont mûrs ils sont posés) cependant il n'y a pas de table. Alors sur quoi reposent-ils ? Ils ne sont pas en l'air, ils ne sont pas en suspension mais il n'y a pas d'appui. Donc le sans-appui serait une dimension du méta-espace.

Y O : Il y a donc quelque chose qui est sans appui et qui tient.

B (F A) : C'est-à-dire que quand on les voit, ils sont posés, c'est ça qui est extraordinaire. De mon côté, tout un temps, je me suis dit : je ne vais pas faire de kakis mais je vais faire des pommes. Plein de peintres se sont essayés à faire des pommes. Eh bien, si on peint la pomme et qu'il n'y a pas la table, la pomme flotte, alors que les six kaki de Mu Qi sont posés.

 

Deuxième partie : Nouvelle lecture des "Six kakis"

six kakis

Cet exposé a eu lieu lors du deuxième atelier sur le texte Tenbôrin, (la Rotation de la Roue de la Loi) en décembre 2012. 

François nous fait un exposé avec la reproduction des "Six kakis" qu'il a apportée[3].

B (F A) : On va voir la vraie source en vrai.

Voilà la fameuse peinture des six kakis qui se trouve dans un temple au Japon. Et cette reproduction que je vous montre est exactement au format de la peinture, ça fait à peu près 30 cm sur 24 cm. J'ai de la chance car il est très difficile de trouver une bonne reproduction. En effet c'est une peinture du XIIIe siècle sur papier.

[N B ci-contre c'est une photo prise pendant la séance, on voit le tableau blanc en bas à gauche].

Le philosophe Henri Maldiney a écrit beaucoup sur la peinture chinoise, en particulier sur l'espace dans la peinture chinoise comparé à l'espace dans la peinture occidentale. Et il a consacré une quinzaine de pages remarquables à cette peinture des "Six kakis" mais il a écrit des choses fausses parce qu'il a travaillé sur une mauvaise reproduction. En effet dans la reproduction sur laquelle il a travaillé, le kaki de gauche a une partie ouverte sur la droite. Or elle est fermée et c'est très important.

Le premier kaki.

On voit six kakis mais surtout la chose capitale c'est le premier kaki à gauche parce que non seulement il est vide mais il est parfait (c'est-à-dire qu'il est dans un cercle parfait) et c'est la vraie source. C'est-à-dire que ce kaki participe de la vraie source comme source ; et la vraie source c'est tout l'espace du tableau.

Pourquoi ce kaki est-il vide ? C'est parce qu'il advient de cet espace paradoxal, de cet espace total dont on parlait tout à l'heure, du méta-espace. C'est dans ce méta espace qu'advient ce kaki et c'est pour ça qu'il est vide.

Et il y a un moment où ce kaki arrive dans le temps c'est-à-dire qu'il passe de ça (kaki vide) à un kaki charnel (comme les suivants). Il va donc subir les avatars du temps.

Le mûrissement des kakis.

Si on le regarde bien, le deuxième kaki est mûr mais le quatrième est déjà beaucoup plus mûr que le précédent qui est encore rond : en effet le quatrième est très mûr car on le voit qui s'affaisse et la tache de ce kaki est beaucoup plus noire.

Donc il y a une progression dans le temps, c'est le mûrissement des kakis.

Toute la difficulté de cette peinture c'est de savoir comment on passe du premier kaki au suivant c'est-à-dire l'irruption dans le temps : de ce méta-espace comment on arrive dans le temps du mûrissement ?

La question de l'éclairage ; le marquage du temps.

On peut remarquer que par rapport à la peinture occidentale, là il n'y a pas de volume, le fruit est donné comme chair par tache. S'il avait fallu par exemple représenter ces kakis peints dans une peinture occidentale, on aurait fait une boule avec un éclairage, car pour donner du volume il y aurait un éclairage qui ferait lumière et ombre sur le fruit. Mais ici il n'y a pas d'éclairage, c'est que dans ce méta-espace il n'y a pas de lumière.

La lumière vient à la fois des objets et à la fois du méta-espace. Et ça c'est très important. C'est-à-dire qu'à partir de ce moment tous ces kakis, y compris ceux qui sont dans le temps, n'ont pas besoin de table. Et c'est ce qui explique qu'il n'y ait pas de table.

Une autre chose : le peintre aurait pu montrer un tout petit kaki qui grossit. Mais il ne montre que quelques kakis et ça suffit pour marquer dans le temps.

La question de l'espace.

Et aussi, ce qui est un petit peu plus compliqué, c'est que dans la peinture occidentale, pour donner une profondeur, on fait le premier plan plus gros et selon l'éloignement le deuxième plus petit. Mais là pratiquement tout est sur le même plan. Et en même temps, quand on les regarde, du fait qu'il y a un mûrissement, qu'on est dans le temps, la notion d'espace change complètement. Or ce qui est important c'est la définition.

L'avènement du kaki.

Je pense que pour expliquer ce passage du premier kaki au suivant, ce qui me guide un peu ce serait la théologie de l'incarnation, la théologie des icônes grecques : ce premier kaki est un prototype du kaki, c'est le "tel quel" du kaki, qui au moment où il vient dans le temps, va mûrir et va vivre sa vie.

Ce qui est très étonnant aussi c'est le dernier kaki qui participe du premier (donc du prototype) mais qui participe aussi du kaki charnel puisque son contour n'est pas un contour parfait, il n'est pas un prototype, mais il rappelle qu'il vient d'un prototype. Il est un kaki comme tous les autres mais le peintre a montré qu'il vient du prototype. Les kakis ont tous la nature de bouddha, par exemple. Voilà, en gros.

Il y a d'autres choses que je n'ai pas encore bien vues, pas comprises, par exemple la position de ce premier kaki. Peut-être qu'un jour je trouverais.

Les pédoncules.

Si vous avez déjà cueilli des kakis vous savez qu'ils sont sur une petite branche extrêmement dure et très solide qu'on casse, mais le pédoncule reste.

Et il y a aussi une chose que je suis en train de découvrir c'est que les pédoncules jouent un rôle énorme parce que c'est très réaliste, on voit les collerettes et les pédoncules des kakis. Or le prototype a déjà le pédoncule c'est-à-dire qu'il est prototype mais il est déjà en train d'apparaître ; il a déjà le pédoncule de ceux qui vont être mûrs, donc il joue sur deux tableaux.

Et d'autre part l'insistance avec laquelle le peintre joue sur les pédoncules fait que l'arbre est là-dedans implicite. C'est-à-dire que les pédoncules sont là parce que c'est le fruit du fruit et cela va imaginairement induire une présence de l'arbre ici. Autrement dit le peintre peut, après, peindre un arbre (ou l'amorce d'un arbre) mais c'est le fruit ou le prototype qui va engendrer l'arbre.

6 kakis mural

Dernières remarques.

 Sur la peinture les kakis se touchent, mais quand on regarde, le trait gauche du premier kaki est beaucoup plus fort que celui de droite, ce qui voudrait dire que le fruit arrive par le travers. Dans la peinture ils se touchent mais si on les imagine dans la réalité, ils ne se touchent pas : ils sont posés sans se toucher selon l'optique qui est donnée ici.

Dernière chose : cette peinture est dans le temple Daitoku-ji à Kyôto au Japon, elle se trouve sur un mur à l'intérieur d'un grand espace, lui-même d'une autre peinture quasiment diaphane pour vraiment mettre en valeur la peinture de Mu Chi. Voilà dans quel contexte elle est montrée : l'espace sur l'espace.

 Y O : C'est le méta espace. Et le langage dans le langage c'est parabole.

Merci beaucoup.

 

 

[1] Ce commentaire sur les "six kakis" a été fait au moment où quelqu'un demandait des éclaircissements sur le terme "méta espace " employé par Y Orimo pour la traduction du mot 虚空 kokû. C'est extrait de la troisième partie du compte-rendu de Tenbôrin, (la Rotation de la Roue de la Loi) en décembre 2012 qui figure sur le blog, (p. 10 des fichiers qui sont téléchargeables sur le message), allez voir la suite du compte-rendu où ce terme a été longuement expliqué.

[2] Lors de cette première séance sur Tenbôrin nous n'avions pas de reproduction. Pour voir ce tableau sur internet on peut taper "Six Persimmons" (du nom anglais) sur google image

[3]C'est la fin du compte-rendu de la deuxième séance de Tenbôrin, (la Rotation de la Roue de la Loi) en décembre 2012 qui figure sur le blog,

 

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