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Ateliers d'étude du Shôbôgenzô avec Yoko Orimo
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Ateliers d'étude du Shôbôgenzô avec Yoko Orimo
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19 novembre 2012

Tenbôrin traduction

 Fichier à télécharger (format pdf) : Y_Orimo_Tenborin_intro_traduction_notes

 

Introduction, traduction et notes

par Yoko Orimo

 

 

LA ROTATION DE LA ROUE DE LA LOI

 

 

Tenbôrin  転法輪

 

 

 

Introduction

 

 

            La rotation de la Roue de la Loi [Tenbôrin 転法輪] » est l’un des textes les plus courts du Shôbôgenzô. En raison de sa structure très particulière, nous pouvons qualifier celui-ci de « parabole inversée1 », et c’est en tant que parabole inversée qu’il nous donne l’une des clefs de la lecture de La vraie Loi, Trésor de l’Œil, en prenant pour thème le rapport intrinsèque qui doit exister entre la transmission et la transformation. Il est rare que l’auteur aborde explicitement ce thème, quoique majeur, bien qu’il le pratique délibérément tout au long du recueil.

 

            Par son titre même, « La rotation de la Roue de la Loi » s’inscrit dans le registre sotériologique. Le terme tenbôrin転法輪 (skr. dharma-cakra-pravartana) désigne l’enseignement ainsi que l’ensemble des actions salvatrices de l’Éveillé conduisant les êtres vers l’Éveil. Or, dans ce court texte s’imbriquent étroitement les deux sphères distinctes : la sphère scripturaire, disons symbolique, et la sphère phénoménale, disons existentielle. Le texte s’ouvre sur un verset relevé – ou détaché – de l’apocryphe chinois, littéralement « fausse écriture [gikyô偽経] », intitulé Sûtra de la Concentration de la Marche héroïque [Shuryôgon-kyô]2. Le voici : « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions disparaît complètement dans un effondrement ! » Suite à cette citation, l’auteur présente cinq variations de ce même verset, verset donc tiré d’une fausse écriture et trituré par la main des patriarches : Tendô Nyojô, Goso Hôen, Busshô Hôtai, Engo Kokugen et Dôgen lui-même.

            Il existe deux traductions chinoises du sûtra en question couramment appelé Marche héroïque. La première, dite « ancienne traduction », fut rédigée par Kumârajîva (344-413 ou 350-409) en deux livres3. La seconde en dix livres, appelée la « nouvelle traduction », est l’œuvre de Pâramitti, et remonte à l’ère du Vrai Dragon (Shenlong) (705-707) sous la dynastie des T’ang. Comme Dôgen le mentionne dans le texte, c’est la nouvelle traduction dont l’authenticité est mise en doute depuis longtemps.    

            C’est au milieu du texte qu’apparaît le registre sotériologique dans une extraordinaire imbrication des sphères scripturaire et existentielle. Voici ce que dit Dôgen : « Puisque ce verset se laisse transformer par les éveillés et les patriarches et qu’il transforme les éveillés et les patriarches, même s’il est d’une fausse écriture, si les éveillés et les patriarches l’ont relevé et transformé, c’est un vrai sûtra des éveillés, vrai sûtra des patriarches ; (…) Sachez-le, si les êtres, en se transcendant eux-mêmes, réalisent l’Éveil correct, ceux-ci sont des éveillés et des patriarches, des maîtres et des disciples des éveillés et des patriarches ; ils sont la peau, la chair, les os et la moelle des éveillés et des patriarches. Comme ils ne tiennent plus pour frères les êtres qui étaient leurs  frères jusqu’alors et que les éveillés et les patriarches deviennent frères des éveillés et des patriarches, même si les phrases et les propositions qui figurent dans les dix livres sont fausses, la proposition de ce Présent est une proposition qui se transcende elle-même. »

            Nous découvrons ici le génie littéraire sans égal de Dôgen. Le texte souligne en fait le double salut : le salut d’un verset, qui a été détaché du reste, trituré et transformé par la main des patriarches tournant la roue de la Loi [tenbôrin転法輪], et le salut des êtres qui, s’étant mis à part du monde à la recherche du Vrai, se transcendent eux-mêmes, réalisent l’Éveil et se transforment en éveillés et en patriarches. Si ce qui est par nature faux en tant que verset relevé d’une « fausse écriture » est transformé, en quelque sorte « sauvé ou racheté » comme parole authentique des patriarches, c’est justement ce verset qui avait annoncé dès le début du texte le salut des êtres, plus précisément le salut d’« une seule personne qui déploie la pensée du Vrai et retourne à la source ».

            Le véritable protagoniste de « La Rotation de la Roue de la Loi » [Tenbôrin転法輪] n’est autre que ce verset, verset détaché de la fausse écriture, qui partage parfaitement le sort heureux de la personne qu’il met en scène. Il est à la fois le sujet qui annonce le salut des êtres et, lui-même, l’objet de ce salut. Et dans ces deux sphères, scripturaire et existentielle, si étroitement imbriquées, les éveillés et les patriarches tournent la roue de la Loi [tenbôrin], tout en se laissant tourner par celle-ci, pour le renouvellement complet des êtres et des écritures, celui du méta-espace et de l’espace littéraire. Le caractère sino-japonais ten 転, qui veut dire non seulement « tourner », mais aussi « renverser, transformer », revient en effet seize fois au total dans ce court texte sans compter le titre.

            Maintenant, on peut se demander pourquoi, dans cette « parabole » du salut, ne figurent ni l’adverbe « comme » (nyo 如), ni la locution adverbiale « comme si » (nyo如) ? C’est parce que, nous semble-t-il, le langage est ici loin d’être un simple moyen de véhiculer les idées, ou de donner un enseignement caché sous le mode du « comme si ». Dans cette « parabole inversée », c’est le langage lui-même qui parle du langage dans l’univers du langage en tant que « méta-langage », et c’est justement cet événement du langage qui se produit dans l’univers du langage qui fait le contenu même de l’histoire. 

            Le mouvement de la rotation de la Roue de la Loi atteint son sommet vers la fin du texte, juste avant que le texte ne marque un arrêt apparent du mouvement. Voici l’énoncé final : « La rotation de la Roue de la Loi veut dire étudier la Voie avec ingéniosité, ne pas quitter la forêt durant toute la vie et pratiquer la Voie sur la longue estrade de la méditation assise. » Cette fin du texte ne fait-elle pas un parfait écho au verset initial relevé de la Marche héroïque ? « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions disparaît complètement dans un effondrement ! » Dans ce mouvement en forme de chiasme qui fait la jonction entre le début et la fin du texte se met en relief le paradoxe de l’interdépendance. Celle-ci, qui s’inscrit dans la sphère du Non-moi 無我 [muga skr.anâtman], doit être tout autre que la somme des dépendances particulières au centre desquelles existe toujours le besoin ou l’intérêt du moi 我 [ga skr.anâtma] replié sur lui-même. Pour entrer dans l’univers de la Résonance où chaque existant 法 [hô skr.dharma] fait écho à la totalité des existants (skr.dharma) en raison même de leur co-naturalité structurante, il ne faut se coller à rien, à personne4. Et ce n’est qu’en retrouvant le Non-moi au tréfonds de soi par la puissance de la méditation assise que l’homme arrive à s’arracher à sa propre partialité pour s’unir au Tout. Ainsi coïncident chez lui, si paradoxalement que ce soit, la descente au tréfonds de soi (le mouvement centripète) et la communion avec tous les existants de l’univers (le mouvement centrifuge).

            « La rotation de la Roue de la Loi » 転法輪 [Tenbôrin] fut exposé le 27 du deuxième mois de la deuxième année de l’ère Kangen (1244), année du dragon, au temple Yoshimine-shôja de la province d’Etsu. Il est classé 67e texte de l’Ancienne édition.

 

Notes de l'introduction

  1. Pour de plus amples développements du thème de la « parabole », voir les « Variations sur le Shôbôgenzô ».          
  2. T. 19, n° 945.
  3. T. 15, n° 642.
  4. Bien entendu, « ne se coller à personne » est loin de vouloir dire n’aimer personne, ou rester indifférent à l’égard des autres. Cela veut dire tout simplement que la vraie relation humaine doit être libérée de tout collage, de toutes formes de fusion et que celle-ci doit être fondée, par exemple, sur le regard. Dans le regard, qui fonde le rapport – sans rapport – du détachement sans détachement, de l’attachement sans attachement, les deux personnes s’unissent intimement « comme la lune et l’eau » [nyosui-chûgetsu 如水中月]. Chacun, devenant l’autre de son autre, reflète l’image de son autre tel quel.

 

 

Texte

 

            Mon ancien maître, l’ancien éveillé Tendô, monta en chaire et releva5 (le verset suivant) : « Le Vénéré du monde (l’Éveillé-Shâkyamuni) dit : “Si une seule personne déploie le Vrai6 et retourne à la source, le méta-espace* des dix directions disparaît complètement dans un effondrement !” »7

            Le maître, en triturant*8 (ce verset), dit : « Puisque ceci est déjà l’enseignement du Vénéré du monde, nul n’a su éviter de s’engager dans une extraordinaire investigation. Moi, Tendô, je ne suis pas ainsi. Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le mendiant casse son bol à aumône ! »

            L’abbé Hôen du mont du Cinquième Patriarche (Goso Hôen) dit : « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions se heurte avec fracas9 ! »

            L’abbé Busshô Hôtai dit : « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions n’est autre que le méta-espace des dix directions10. »

            Le maître du zen Engo du mont Kassan, abbé Kokugen (Engo Kokugen), dit : « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions pose une fleur sur le brocart11. »

            Le grand Éveillé12 dit : « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions déploie le Vrai et retourne à la source. »

            « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions disparaît complètement dans un effondrement ! », ce verset que relèvent maintenant13 (les patriarches) figure dans le Sûtra de la Concentration de la Marche héroïque. Ce verset fut jadis également relevé par nombre d’éveillés et de patriarches. À partir de maintenant, ce verset est vraiment les os et la moelle des éveillés et des patriarches, la prunelle de l’Œil des éveillés et des patriarches.

            Pourquoi dis-je cela ? C’est parce que l’on considère le Sûtra de la  Concentration de la Marche héroïque en dix livres ou bien comme une fausse écriture ou bien non. Les deux hypothèses perdurent depuis les temps anciens jusqu’à nos jours. Quoiqu’il existe une ancienne et une nouvelle traduction (de ce sûtra), la traduction que l’on met en doute est celle qui fut réalisée à l’ère du Vrai Dragon.

            Et pourtant, voici maintenant que l’abbé En (du mont du) cinquième patriarche, l’abbé Busshô Tai, et mon ancien maître, l’ancien éveillé Tendô ont tous déjà relevé ce verset. C’est pourquoi celui-ci est déjà transformé par la Roue de la Loi appartenant aux éveillés et aux patriarches14, il est la roue de la Loi que tournent les éveillés et les patriarches ! C’est pourquoi il transforme déjà les éveillés et les patriarches, et enseigne déjà les éveillés et les patriarches. Puisque ce verset se laisse transformer par les éveillés et les patriarches et qu’il transforme les éveillés et les patriarches, même s’il est d’une fausse écriture, si les éveillés et les patriarches l’ont relevé et transformé, c’est un vrai sûtra des éveillés, vrai sûtra des patriarches ; c’est la roue de la Loi appartenant intimement et depuis toujours aux éveillés et aux patriarches. Même s’il s’agit d’une tuile ou d’un caillou15, même s’il s’agit d’une feuille jaune (morte)16, même s’il s’agit d’une fleur d’Udumbara17, même s’il s’agit d’une robe de brocart, du moment que les éveillés et les patriarches les ont déjà triturés, ceux-ci sont tous la roue de la Loi appartenant à l’Éveillé, la vraie Loi, Trésor de l’Œil appartenant à l’Éveillé.

            Sachez-le, si les êtres, en se transcendant eux-mêmes18, réalisent l’Éveil correct19, ceux-ci sont des éveillés et des patriarches, des maîtres et des disciples des éveillés et des patriarches ; ils sont la peau, la chair, les os et la moelle des éveillés et des patriarches. Comme ils ne tiennent plus pour frères les êtres qui étaient leurs frères jusqu’alors et que les éveillés et les patriarches deviennent frères des éveillés et des patriarches, même si les phrases et les propositions20 qui figurent dans les dix livres sont fausses, la proposition de ce Présent*21 est une proposition qui se transcende elle-même, c’est une proposition appartenant aux éveillés, une proposition appartenant aux patriarches ; ne confondez celle-ci ni avec les autres phrases ni avec les autres propositions. Même si cette proposition est une proposition qui se transcende et s’outrepasse elle-même, ne prenez pas l’ensemble des phrases et des propositions ainsi que la nature et l’aspect (du Sûtra de la Marche héroïque) pour le langage des éveillés, le discours22 des patriarches. Ne les considérez pas non plus comme la prunelle de l’Œil de votre étude de la Voie.

            Parmi nombre de principes de la Voie selon lesquels la proposition de ce Présent n’est pas à comparer à une multitude de propositions, relevez-en un23 et triturez-le. Ce qui est appelé la rotation de la roue de la Loi désigne le mode (d’existence)24 des éveillés et des patriarches, et il n’a jamais existé d’éveillés et de patriarches qui ne tournent pas la roue de la Loi. Comment la tournent-ils alors ? Ou bien ils relèvent et triturent la voix et les formes-couleurs pour les perdre, ou bien c’est en se libérant et en se dépouillant de la voix et des formes-couleurs qu’ils tournent la roue de la Loi. Ou bien c’est en arrachant la prunelle de l’Œil qu’ils tournent la roue de la Loi, ou bien c’est en relevant le poing qu’ils tournent la roue de la Loi. Là où ils prennent25 ou bien les narines, ou bien le méta-espace, voilà que la roue de la Loi tourne d’elle-même ! Prendre la proposition de ce Présent, ce n’est autre que de prendre maintenant l’étoile du matin, que de prendre les narines, que de prendre une fleur de pêcher, et que de prendre le méta-espace26. Ce n’est autre que de prendre les éveillés et les patriarches, et que de prendre la roue de la Loi. Voilà que cet enseignement essentiel tourne avec clarté la roue de la Loi !

            La rotation de la roue de la Loi veut dire étudier la Voie avec ingéniosité, ne pas quitter la forêt durant toute la vie, demander l’enseignement et pratiquer la Voie sur la longue estrade de la méditation assise.

 

 

« La rotation de la Roue de la Loi » [Tenbôrin 転法輪]

Texte n° 67 de La vraie Loi, Trésor de l’Œil [Shôbôgnzô]

 

Exposé le 27 du deuxième mois de la deuxième année de l’ère Kangen (1244), année du dragon, dans le temple Yoshimine-shôja de la province d’Etsu.

Transcrit le 1er du troisième mois de la même année dans la salle du secrétaire dudit temple.

 

Retranscrit ultérieurement d’après le livre revu et corrigé

 

Notes du texte

  1. Le caractère ko 挙 « relever », qui fait écho au caractère central ten 転« tourner, transformer, renverser », apparaît à huit reprises dans ce court texte : quatre fois tout seul, deux fois en tant que verbe composé konen « relever et triturer », une fois en tant que verbe composé koki 挙起 « serrer et relever (le poing) » et une fois en tant que verbe composé tenko 転挙 « relever et transformer ». Le verbe proprement japonais toru とる « prendre », pratiquement synonyme du caractère sino-japonais ko 挙 reviendra également neuf fois vers la fin du texte.
  2. Le terme hosshin発真, que nous avons traduit par « déployer le Vrai », est composé de deux caractères : hotsu/hatsu 発« déployer, (se) produire, lancer, s’épanouir », etc., et shin 真« réel, authentique, vrai, le Vrai ». Ce dernier, qui fonctionne dans ce terme hosshin pratiquement comme synonyme du terme shinnyo 真如« la Réalité telle quelle* (skr.tathatâ) », forme un couple antonymique avec le caractère gi 偽« faux » du terme gikyô 偽経« fausse écriture, apocryphe ». C’est ce terme gikyô qui constitue le noyau argumentatif du présent texte. Le caractère shin 真reviendra en tant qu’épithète « vrai » huit fois au total, et gi 偽« faux » quatre fois.
  3. Recueil des mots de l’abbé Nyojô [Nyojô-oshô-goroku], T. 48, n° 2002.
  4. Le verbe nen拈, qui veut dire « triturer, broyer, tortiller, manier », etc., revient au total quatre fois. Celui-ci rappelle bien évidemment la scène fondatrice de la Voie de l’Éveillé : « À ce moment-là, assis au milieu d’un million de fidèles rassemblés sur la Montagne sainte, l’Éveillé-Shâkyamuni tritura une fleur d’Udumbara et cligna l’Œil. » (Sûtra de la délibération dialogique du grand roi Brahman avec l’Éveillé [Daibonten-monbutsu-ketsugi-kyô], Manjizôkyô, tome 1, 87-4).
  5. Recueil des mots du maître du zen Hoên [Hôen-zenji-goroku], livre 2 ; Recueil de la lampe universelle de l’ère Katai [Katai-futô-roku (Pudeng lu)], Zokuzô, tome 2, Otsu, 10, 1-2, livre 26.
  6. Recueil de la lampe universelle de l’ère Katai, livre 26.
  7. Recueil des mots d’Engo [Engo-goroku (Huanwu yulu)], T. 47, n° 1997, livre 8.
  8. Ici, Dôgen s’appelle lui-même le « grand Éveillé [Daibutsu大仏] » en raison de son second monastère portant ce nom, monastère inauguré en 1244 dans la province d’Echizen. Celui-ci sera appelé dès 1246 le monastère de la « Paix éternelle [Eihei-ji永平寺] ».   
  9. Le mot proprement japonais ima « maintenant » – écrit en hiragana (alphabet japonais) – revient au total quatre fois dans le présent texte. Le moment favorable où les éveillés et les patriarches relèvent et triturent les sûtras bouddhiques est toujours « maintenant [imaいま] ». Dans la seconde moitié du texte apparaîtra également le terme sino-japonais nikon 爾今« ce Présent », Présent – absolu – dans lequel se compénètre la totalité des temps : le passé, le présent et le futur.
  10. C’est grâce aux éveillés et aux patriarches tournant la roue de la Loi [tenbôrin転法輪] que la fausse écriture [gikyô] se transforme en un vrai sûtra. Le substantif busso revient dans ce paragraphe dix fois, dans le paragraphe suivant cinq fois, et dans l’autre paragraphe trois fois. Notons également que les « éveillés et les patriarches [busso仏祖] » forment un couple antonymique avec les « êtres [shujô衆生] ».
  11. Évocation du célébrissime kôan de Nanyô Echû (Nanyang Huizhong) : « (…) Le moine s’enquit encore : “Qu’est-ce donc que le cœur de l’Éveillé ?” Le maître dit : “La haie, le mur, la tuile et les cailloux* ‘. » (Recueil de la transmission de la lampe de l’ère Keitoku [Keitoku-dentô-roku (Jingde chuandeng lu)], T. 51, n° 2076, livre 28.
  12. Dans le manuscrit Reikô-ji bon figure le mot « or [ôgon黄金] » à la place du mot « une feuille jaune (morte) [ôyô黄葉] ». Celui-ci s’impose pourtant à nos yeux du point de vue stylistique étant donné le contraste que l’auteur semble vouloir marquer entre « une feuille jaune (morte) » et « une fleur d’Udumbara » – voir note suivante. Si la première n’a aucune valeur, la seconde symbolise ce qui est rarissime et précieux. 
  13. L’arbre Udumbara (en sanscrit) a pour nom scientifique Ficus glomerata, une espèce de figuier. On dit qu’une fleur d’Udumbara s’épanouit une fois tous les trois mille ans et, dans les sûtras bouddhiques, celle-ci désigne métaphoriquement l’événement rarissime comme la manifestation de l’Ainsi-Venu. Avec le verbe « triturer [nen拈] », la fleur d’Udumbara évoque la scène fondatrice de la Voie de l’Éveillé.      
  14. Le verbe chôshutsu 超出, que nous avons traduit par « se transcender », est composé de deux caractères : chô 超qui veut dire « transcender » et shutsu 出« sortir ». Pour que les êtres se transcendent eux-mêmes, il faut qu’ils sortent d’eux-mêmes. Ce caractère shutsu 出 « sortir » est celui qui compose le terme shukke 出家« quitter la maison pour se faire moine ».
  15. Le terme shôgaku 正覚(skr.sambodhi), que nous avons traduit par l’« Éveil correct », est un synonyme du terme tôgaku 等覚qui désigne l’« Éveil correct de l’Éveillé égal à tous les éveillés (skr. samyak sambodhi). »
  16. Le mot monku文句, que nous avons littéralement traduit par les « phrases [mon/bun文] et les propositions [ku句] », peut être traduit par le « texte », ou l’« énoncé ». Par ailleurs, quand ce second caractère ku 句apparaissait tout seul dans la première moitié du texte, nous l’avons traduit, non pas par « proposition », mais par « verset ».
  17. Le terme nikon爾今, que nous avons traduit par « ce Présent* », revient à trois reprise dans cette seconde moitié du texte. En effet, le  moment favorable où se tourne la roue de la Loi [tenbôrin転法輪] doit être toujours ce Présent. Car c’est dans ce Présent que se font écho la totalité des écritures bouddhiques, tout comme la totalité des temps qu’il-y-a. Voir les « Variations sur le Shôbôgenzô ».
  18. Nous avons traduit le caractère gen 言par « langage », et le caractère go par « discours ». Si l’auteur emploie dans ce paragraphe quatre caractères : mon文, ku句, gen言 et go語, qui s’inscrivent tous dans le registre linguistique, il s’agirait plutôt d’une sorte de jeu de langage ; la différence sémantique entre ces quatre caractères ne semble pas signaler d’intérêt particulier.     
  19. Pour tourner la roue de la Loi, semble nous dire Dôgen, il n’est pas nécessaire de tout prendre, mais seulement une toute petite partie. De même, c’est un seul verset, une seule proposition que les éveillés et les patriarches relèvent de l’ensemble d’une fausse écriture. En matière de philologie, l’intérêt se révèle souvent dans un détail infime.          
  20. Le caractère gi儀, que nous avons traduit par le « mode (d’existence) », désigne également « bonne manière, norme, modèle ». Par exemple, le mot composé gishiki 儀式veut dire « cérémonie », girei 儀礼« protocole », etc.
  21. Le verbe japonais toru とる« prendre » – écrit en hiragana – se répète ici neuf fois. Celui-ci est pratiquement synonyme du caractère sino-japonais ko « relever » – voir note 5. Avec ces deux verbes : ko 挙« relever » et toru « prendre » se superposent deux sphères distinctes : celle scripturaire et celle phénoménale dans le même mouvement de la rotation de la roue de la Loi [tenbôrin転法輪].
  22. Pour ce thème de « prendre le méta-espace », voir le texte « Le méta-espace » in Shôbôgenzô, Traduction intégrale – Tome 3, p. 331-345.

 

 

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Commentaires
F
Bonjour,<br /> <br /> Je n'avais pu participer à l'atelier et je souhaite partager avec vous quelques réflexions et perplexités:<br /> <br /> Pour ne pas me dérober à la demande de notre enseignante, je propose à mon tour une variation sur le texte à "triturer":<br /> <br /> "Si une seule personne déploie le vrai et retourne à la source, nuit et jour résonnent ensemble"<br /> <br /> le choix de cette expression vise l'abolition de la dualité présente dans le texte; j'avais d'abord pensé "rayonnent ensemble" et puis, peut-être sous l'effet du voisinage de Michel Bitbol, (et de quelques souvenirs de lecture à propos de la physique: ondes/corpuscules), je me dis que le rayonnement lumineux et l'onde sonore dans le méta espace aboli doivent bien devenir tout un, "aboli bibelot d'inanité sonore" ! <br /> <br /> Les mots qui viennent pour parler à la lecture des textes de Dogen, on ne les comprend pas complètement! Pardon, c'est un peu bête de l'exprimer ainsi, mais si on veut parler des textes de Dogen, on a l'impression qu'on doit sortir de son langage habituel pour le revisiter. La seule chose dont on est sûr est que, si l'on se risque à une belle construction théorique comme nous savons le faire avec nos concepts, nous passerons à côté de la moelle du sens. Dogen piège le langage et le retourne sur lui-même; on a l'impression qu'il rit des nos perplexités, de l'incapacité à parler dans laquelle il nous plonge, de ce suspens de la compréhension; ses textes nous placent au bord d'un sens que nous pressentons sans pouvoir l'appréhender vraiment.<br /> <br /> Bref, j'ai encore du travail à fournir.<br /> <br /> François Cavalier
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P
Je vous soumets ma proposition de variation du verset.<br /> <br /> <br /> <br /> "Si une seule personne déploie le vrai et retourne à la source, empli du méta-espace des dix directions, telle une fleur sur le brocart le mendiant délaissant son bol à aumône se pose shikantaza."<br /> <br /> <br /> <br /> Où le méta-espace des dix directions est la nature de Bouddha.<br /> <br /> <br /> <br /> J'aime cette idée de pure gratuité de la fleur évoquée par Michel. Gratuité que souligne le luxe du brocart. Mais tâchons de ne pas être dualiste.<br /> <br /> Un duo de douceurs, de senteurs et d'éclats pour le plaisir des sens.<br /> <br /> Et si "la rose est sans pourquoi", elle ne saurait être sans parce que. Elle s'impose et nous exhorte par son éphémère splendeur à vivre l'instant.<br /> <br /> C'est pour notre cas, l'expression symbolique de la brièveté et de la rare richesse de la vie quelque soit sa fortune.<br /> <br /> <br /> <br /> Je pose en une allégorie de la quête spirituelle le couple mendiant / bol à aumône.<br /> <br /> Quête qui aboutit à être assis sans rien faire, sans chercher à résoudre un problème ou obtenir quoi que ce soit, déployant par là même le vrai et retournant à la source.<br /> <br /> <br /> <br /> Je ne pense pas, pour ma part, qu'aucun stade de réalisation puisse rendre vides les gestes de la pratique, en tant qu'instant privilégié de celle-ci, ou de la pratique de chaque parcelles du quotidien. Mais que la réalisation renforce la pratique qui alimente cette réalisation à la façon d'un cours d'eau retournant à sa source (j'ai à l'esprit les dessins et gravures de ESCHER).<br /> <br /> <br /> <br /> C'est cette symbiose entre réalisation et pratique, cette synergie, qui à mon sens constituent la Voie que j'essaie modestement d'exposer.<br /> <br /> <br /> <br /> Je vous remercie<br /> <br /> Patrick MICHEL
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P
Michel Bitbol nous confie ceci :<br /> <br /> Dôgen, Tenbôrin : Proposition très libre et personnelle de commentaire des premiers versets<br /> <br /> <br /> <br /> « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions disparaît entièrement dans un effondrement »<br /> <br /> <br /> <br /> Les deux éléments sémantiques cruciaux qui m’orientent dans la compréhension de cette phrase sont : 1) la note 6 qui rend le Vrai (hosshin) quasiment synonyme du Tathatâ sanskrit (l’ainsité, ou l’être-tel), et 2) l’étymologie du mot traduit par « méta-espace » : Ko Ku (creux / vacuité). <br /> <br /> J’ajoute à cela une lecture un peu kantienne du « creux de la vacuité », comme « matrice des formes a priori », autrement dit comme la potentialité générale (encore non effectuée) qu’a une conscience de donner forme de monde au continuum de l’apparaître. Le creux m’a évoqué métaphoriquement le moule creux capable d’imprimer sa forme à une matière informe. La « vacuité » elle-même est un terme très polysémique, mais je la comprends ici comme l’ouverture ou la capacité d’accueil panoramique de cette conscience dans toutes les directions de l’attention. <br /> <br /> <br /> <br /> On pourrait alors lire la phrase de cette façon : <br /> <br /> Si une seule personne réalise l’être-tel des étants (ou des choses), c’est-à-dire si cette personne revient à la source non-positionnelle de la conscience, alors la potentialité de donner forme que détient la Vacuité ne s’actualise plus en des figures ou en des catégories déterminées. <br /> <br /> Le monde des formes distinctes, des entités séparées, du découpage catégoriel, s’effondre dans toutes les directions, et seul demeure « c’est ainsi ». <br /> <br /> <br /> <br /> « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le mendiant casse son bol à aumone »<br /> <br /> <br /> <br /> La conséquence du « déploiement du Vrai », autrement dit de la réalisation du pur être-tel des choses sans surimposition interprétative (qu’elle soit perceptive ou conceptuelle), est cette fois beaucoup plus concrète. Que peut bien signifier « le mendiant casse son bol à aumone » ? Peut-être simplement la disparition des rites, des règles monastiques, des conventions de la vie sociale des pratiquants. En effet, le mendiant désigne vraisemblablement ici un moine-mendiant, qui tend son bol aux fidèles pour se nourrir de ce qui lui est donné en s’abstenant de toute préférence. Lorsque la réalisation authentique est obtenue, aucune des règles monastiques en vigueur n’est encore utile puisque leur sens a été accompli, et que, dans l’ambiance de ce sens ultime, elles ne sont plus que des gestes vides.<br /> <br /> <br /> <br /> « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions se heurte avec fracas »<br /> <br /> <br /> <br /> Il s’agit peut-être d’une simple variante du premier verset. À la disparition de la mise en forme de l’apparaître en un monde, s’ajoute ici le « fracas » qui accompagne sa brisure. La première réalisation de l’ainsité s’accompagne sans doute d’un choc, parfois d’un traumatisme.<br /> <br /> <br /> <br /> « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions pose une fleur sur le brocart »<br /> <br /> <br /> <br /> La fleur peut se comprendre comme l’emblème de la pure gratuité, du phénomène dénué de sens (« la rose est sans pourquoi » dit Angelus Silesius 1624-1677) mais étincelant de présence. Sur la trame d’un monde chatoyant mais désormais indifférencié, ne se détache plus que l’éclat nu de l’apparaître présent. <br /> <br /> <br /> <br /> « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions déploie le vrai et retourne à la source »<br /> <br /> <br /> <br /> Il n’y a pas à chercher de but au « déploiement du vrai » et au « retour à la source » ; il n’y a même pas lieu de penser qu’ils ont une conséquence. La réalisation de l’être-ainsi se suffit à elle-même, et se satisfait d’elle-même. <br /> <br /> <br /> <br /> Un verset additionnel (à interpréter !) :<br /> <br /> <br /> <br /> « Si une seule personne déploie le Vrai et retourne à la source, le méta-espace des dix directions reparaît entièrement dans une clarté nouvelle »<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Michel Bitbol
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P
La deuxième phrase de la note 14 relevant l'antonymie entre les éveillés, les patriarches et les êtres ;<br /> <br /> Puis dans le texte p. 246 "comme ils ne tiennent plus pour frères les êtres qui étaient leurs frères..."<br /> <br /> Ne sommes nous pas en présence d'une contradiction lorsqu'il est écrit dans le Genjôkôan :<br /> <br /> "Lorsque la multitude des éveillés est réellement la multitude des éveillés, aucun d'eux n'a à percevoir ni à savoir qu'il est de la multitude des éveillés." ?
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