Nous allons étudier le célèbre texte Uji de maître Dôgen en atelier avec Yoko Orimo à partir du 14 décembre 2015. Sur le blog du Shôbôgenzô (www.shobogenzo.eu ) j'ai déjà indiqué les traductions disponibles, dans celui-ci je partage le travail de comparaison que j'ai fait sur le texte en mettant d'abord les tableaux de la citation de l'ancien Buddha.

La lecture des tableaux est plus agréable sur les fichiers pdf ou docx.

                                                                                                                  Christiane Marmèche

 

 

Voici les références des huit traductions :

  1. Uji « Le temps qu’il-y-a »,  Traduction et notes de Yoko Orimo, dans le Tome 3 de la Traduction intégrale du Shôbôgenzô (La Vraie Loi, Trésor de l'œil) (Ed. Sully 2007) p.185-186.
  2. Uji L'Etre-temps dans Les fleurs du Bouddha : Anthologie du Bouddhisme de Pierre Crépon éd Albin Michel coll. spiritualités vivantes 1991 ;
  3. Uji  « Etre-temps/beeing time », Traduction de Eido Shimano et Charles Vacher en français et anglais, avec le texte en japonais, édition Encre Marine, 1997. p. 41-47
  4. Yûji « Le temps-qu'il-y-a » dans Shôbôgenzô, Traduction et notes de  Ryôji Nakamura et René de Ceccati, éd la différence 1980.
  5.  « Etre-temps » dans Polir la lune et labourer les nuages de Jacques Brosse, éd Albin Michel coll. spiritualités vivantes 1998. p.  152-153
  6. Uji « Etre-temps » par le Centre Zen Soto de Reims http://zensotoreims.fr/uji/ ; (Remarque : le texte de Dôgen est occidentalisé : les 12 heures du jour de Dôgen deviennent 24 heures…. Et il n'y a aucune note).
  7. Uji, l’être-temps selon Dogen, Traduction et commentaires de Luc Boussard sur : http://deuxversants.com/?page_id=310.
  8. Uji| Le temps est survenance. Projet Epure: Sōtō Zen Association - [SUISSE]. ESBN 64339-070719-560524-35, Mis en ligne le [24/01/ 2009], consulté le 15/09/2012. Actuellement le texte n'est plus en ligne.

 

Début du texte japonais : Uji 有時

古仏言《古仏言(のたま)はく》
有時高々峰頂立《有時は高々峰頂立なり》、
有時深々海底行《有時は深々海底行なり》、
有時三頭八臂《有時は三頭八臂なり》、
有時丈六八尺《有時は丈六八尺なり》、
有時拄杖払子《有時は拄杖払子なり》、
有時露柱燈籠《有時は露柱燈籠なり》、
有時張三李四《有時は張三李四なり》、
有時大地虚空《有時は大地虚空なり》。

いはゆる有時は、時すでにこれ有なり、有はみな時なり。丈六金人時なり、時なるがゆゑに時の荘厳光明あり。いまの十二時に習学すべし。三頭八臂これ時なり。時なるがゆゑにいまの十二時に一如なるべし。十二時の長遠短促、いまだ度量せずといへども、これを十二時といふ。去来の方跡あきらかなるによりて、人これを疑著せず、疑著せざれども、しれるにあらず。衆生もとよりしらざる毎物毎事を疑著すること一定せざるがゆゑに、疑著する前程、かならずしも、いまの疑著に符合することなし。ただ疑著しばらく時なるのみなり。
われを排列しおきて尽界とせり、この尽界の頭々物々を、時々なりと覰見すべし。物々の相礙せざるは、時々の相礙せざるがごとし。このゆゑに同時発心あり、同心発時なり。および修行成道もかくのごとし。われを排列して、われこれをみるなり。自己の時なる道理、それかくのごとし。

 

La citation de l'ancien Buddha 

 

Les notes étant très nombreuses chez plusieurs, seules quelques-unes figurent entre crochet.

L'ancien Buddha est identifié en général à Yakusan Igen (751-834)

Rq 1 : Pour 3 têtes et 8 bras, presque tous parlent d'un ashura ou de Ashura

Rq 2 : Pour "de 6 ou 8 shaku" (8 ou 16 pieds) presque tous parlent de la statue de Bouddha debout ou assis

Rq 3 : Aru toki (有る時ゃ) peut signifier «tantôt », «parfois », «par moments  » ou « pour le moment». On retrouve les mêmes kanjis dans le mot Uji (有時). Certains traduisent comme s'il y avait les deux…

 

Shôbôgenzô Tome 3    Yoko Orimo

Les fleurs du Bouddha      Pierre Crépon

Un ancien l'Éveillé dit :

Le temps qu'il-y-a se dresse sur les hautes cimes ;

Le temps qu'il y a s'enfonce dans les tréfonds de la mer.

Le temps qu'il-y-a a 3 têtes et 8 bras.

Le temps qu'il-y-a est d'un jô de 6 shaku ou 8 shaku.

Le temps qu'il-y-a est la canne (des moines) et le chasse-mouches (du maître).

Le temps qu'il-y-a est colonnes nues et lanternes.

Le temps qu'il-y-a a est le 3ème fils de Chô et le 4ème fils de Li.

Le temps qu'il-y-a et la vaste terre et le méta-espace.

Un ancien Bouddha a dit un jour :

L'être-temps se tient au sommet de la plus haute montagne.

L'être-temps se repose au fond du plus profond océan.

L'être-temps est la forme des démons et des Bouddhas.

L'être-temps a 3 têtes et 8 bras [image du bodhisattva Kanzeon].

L'être-temps est un bâton de pèlerin ou un hossu [chasse-mouches].

L'être-temps est une colonne ou une lanterne de pierre.

L'être-temps est Itaro ou Jiro [Pierre ou Paul].

L'être-temps est le ciel. L'être-temps est la terre. »

 

Uji         E. Shimano et C. Vacher

Shôbôgenzô      R. Nakamura et R. de Ceccati

Paroles d'un bouddha de jadis :

Par moments se dressant sur le sommet du plus élevé des pics. Être-temps.

Par moments marchant au plus profond des océans. Être-temps.

Par moments, à 3 têtes et 8 coudes. Être-temps.

Par moments, de 16 ou 8 pieds de haut. Être-temps.

Par moments, un bâton de moine, un chasse-mouches. Être-temps.

Par moments, un pilier, une lanterne de pierre. Être-temps.

Par moments M. Chang ou M. Li [M. tout le monde]. Être-temps.

Par moments la terre entière et les vastes cieux. Être-temps.

Un ancien bouddha dit :

le temps qu'il-y-a se dresse sur les hautes cimes ;

le temps qu'il-y-a s'enfonce dans les mers profondes ;

le temps qu'il y a, 3 têtes, 8 bras;

le temps qu'il-y-a, un 6 shaku 8 shaku

le temps qu'il-y-a, shûjaku, hossu [canne, balai];

le temps qu'il-y-a, pilier, lampe ;

le temps qu'il-y-a, Zhang et Li [prénoms fréquents];

le temps qu'il-y-a, la terre, le ciel vide.

 

Polir la lune   Jacques Brosse

Uji         Centre soto zen de Reims

Un ancien bouddha a dit :

Tantôt [cela] se tient sur la cime du plus haut des pics.

Tantôt [cela] se déplace tout au fond du plus profond des océans.

Tantôt [cela] a 3 têtes et 8 bras.

Tantôt [cela] a 8 ou 16 pieds de haut.

Tantôt [c'est] un shuyô ou un hossu [bâton de moine, chasse-mouches].

Tantôt [c'est] un pilier ou une lanterne.

Tantôt [c'est] Taro ou Jiro [prénoms très répandus].

Tantôt [c'est] la terre ou le ciel.

Un Bouddha éternel dit :

Tantôt émergeant au sommet de la plus haute montagne,

Tantôt nageant au fond de l’océan le plus profond.

Tantôt doté de 3 têtes et de 8 bras,

Tantôt paré d’un corps doré de 6 ou 3 mètres.

Tantôt un bâton ou un chasse-mouches,

Tantôt un pilier ou une lanterne.

Tantôt le 3ème fils de Chang ou le 4ème fils de Lee,

Tantôt la Terre et l’espace.

 

Uji        Luc Boussard

Uji      Centre zen de Suisse     

Un ancien Bouddha a dit:

Être-temps parfois se dresse sur la plus haute montagne

Être-temps parfois marche au plus profond de l’océan

Être-temps parfois est la forme de l’ashura

Être-temps parfois est le Bouddha debout ou assis

Être-temps parfois est un bâton de pèlerin ou un chasse-mouches

Être-temps parfois est un pilier ou une lanterne

Être-temps parfois est untel ou untel

Être-temps parfois est la terre immense et le vaste ciel

Un ancien Bouddha disait :

De temps à autre, gravir les pics les plus élevés,

De temps en temps, marcher dans les profondeurs des océans.

Parfois 3 têtes et 8 bras,

Parfois 16 ou 8 pieds de haut.

Quelquefois un bâton de moine ou un chasse-mouche.

Quelquefois un pilier ou une lanterne de pierre.

Par moments, le 3ème fils de Chang ou le 4ème fils de Lee

Par moments, la terre et le ciel.

 

Suite de la comparaison des 8 traductions du début de Uji en 2 tableaux 

La mise en page a été faite pour pouvoir faire des comparaisons, aussi les paragraphes ne sont pas ceux des livres

Quelques notes figurent en fin de tableau

Shôbôgenzô Tome 3

Yoko Orimo

Les fleurs du Bouddha

Pierre Crépon

Uji

E. Shimano et C. Vacher

Shôbôgenzô

Nakamura et de Ceccati

Ce qui est appelé le temps qu'il-y-a veut dire que le temps est déjà l'il-y-a et que tous les il-y-a sont le temps. Le corps d'or de l'Éveillé d'un de six shaku n'est autre que le temps, et puisqu'il est le temps, il revêt la splendeur et la claire Lumière du temps.

Étudiez auprès des douze heures de maintenant8. (Ashura) à trois têtes et huit bras n'est autre que le temps. Puisqu'il est le temps, il doit être tout à fait comme les douze heures de maintenant.

Bien que personne n'ait jamais mesuré ni l'extension ni la contraction de ces douze heures, on les appelle douze heures. Puisque la trace et la direction de leur passer et venir sont claires, on n'en doute pas, mais n'en pas douter, cela ne veut pas dire qu'on les connaisse.

 

 

 

 

Puisque, par nature, la manière par laquelle les êtres doutent de chaque chose et de chaque événement qu'ils ignorent n'est pas la même, l'itinéraire précédant ce doute ne correspond pas toujours au doute de maintenant. Seulement, le doute n'est le temps que provisoirement.

Il faut voir que cet univers entier se présente comme tel du moment que je m'y place moi-même et que chaque tête, chaque chose de cet univers entier est le temps.

Si les choses ne s'entravent pas les unes les autres, c'est comme si les temps ne s'entravaient pas les uns les autres.

C'est pourquoi il y a les cœurs de l'Éveil qui se déploient en même temps ; ce sont les temps qui se déploient dans le même Cœur de l'Éveil. Il en va de même pour la pratique et la réalisation de la Voie.

C'est en m'y plaçant moi-même que je les vois. Tel est le principe de la voie selon lequel le soi est le temps.

L'être-temps signifie que le temps est existence et que toute existence est temps.

Un corps en or de seize pieds, une statue de Bouddha est le temps.

Le temps est la nature radieuse de chaque instant. Il est le temps momentané de chaque jour dans le présent.

En temps que temps, l'être-temps ne fait qu'un avec les douze heures du présent.

Bien que nous n'ayons pas calculé par nous-mêmes la longueur d'un jour, que nous ne l'ayons pas défini comme long ou court, distant ou présent, nous ne doutons pas qu'il soit fait de douze heures.

Que le temps soit changement, perpétuel mouvement, nous paraît évident ; cependant, bien que nous n'ayons aucun doute là-dessus, cela ne signifie pas que nous comprenions véritablement ce qu'est le temps.

Lorsque quelqu'un a un doute sur quelque chose qu'il ne comprend pas complètement, cela reste doute jusqu'à ce qu'il l'ait résolu. Ainsi le doute lui-même est changeant. Les doutes passés ne coïncident pas nécessairement avec les doutes présents. Ainsi le doute lui-même n'est rien d'autre que le temps.

Toutes choses existent en nous-mêmes. Chaque chose, chaque être, dans l'univers entier, est le temps.

Aucun objet ne gêne un autre objet, pas plus qu'un moment ne gêne un autre moment.

Par conséquent, la résolution d'atteindre l'Éveil suprême apparaît en un temps qui est unique, commun à l'univers entier, et il se manifeste en un temps unique, également. Si nous avons la résolution d'atteindre l'Éveil suprême, le monde entier sera vu comme possédant cette résolution en même temps que nous. Ici, il n'y a pas de différence entre le temps et l'esprit. Il en est de même pour la pratique et l'atteinte de la Voie.

Par être temps, il [le bouddha de jadis] veut dire que le temps est toujours déjà être, que tout ce qui est est temps. Le corps vermeil de bouddha de seize pieds de haut est temps. Et parce qu'il est temps, il brille de l'éclatante lumière du temps. Vous devez étudier le maintenant des douze temps3.

Trois têtes et huit coudes sont temps. Parce qu'ils sont temps, ils ne font qu'un avec le maintenant des douze temps.

Bien que nul n'ait jamais pu mesurer les dimensions des douze temps, nous les appelons "douze temps". La trace de leur passage est si nette que personne ne le conteste. Que personne ne le conteste ne signifie pas que quiconque le comprenne.

 

 

 

 

 

Les êtres humains depuis toujours ont spontanément mis en doute les multiples choses qu'ils ne connaissaient pas. Donc, la mise en doute de maintenant ne coïncide pas nécessairement avec les mises en doute ultérieures. Mettre en doute n’est rien d’autre que temps.

Nous nous plaçons tous en ordre de succession et nous considérons cela comme l’univers entier. Nous devons regarder chaque individu et chaque chose de l’univers comme un [seul] temps.

Les choses ne se font pas obstacle entre elles ; de même, le temps ne fait pas obstacle au temps.

C’est ainsi que le temps suscite l’esprit, que l’esprit suscite le temps, simultanément. Il en est de même pour pratique et éveil4.

Nous tous sommes en ordre de succession et nous le voyons.

C’est là notre vérité comme temps.

Ce qu'on appelle Yûji : le temps est déjà il-y-a ; tout il-y-a est temps. Le corps doré de un six shaku est le temps.

C'est parce qu'il s'agit du temps qu'il y a la rigueur et la splendeur du temps : étudiez donc les douze heures5 du maintenant.

Ashura1 est le temps, c'est parce qu'il s'agit du temps, que Ashura est pareil aux douze heures.

Bien qu'on n'ait pas encore mesuré la longueur et la distance des douze heures, on les appelle douze heures. Parce que la direction et la trace6 de ce qui se passe et ce qui arrive sont claires, les hommes n'en doutent pas7, mais n'en pas douter ce n'est pas le savoir.

 

 

 

Puisque le commun ne doute pas constamment de chaque chose, de chaque fait qu'il ignore, ce qui précède le doute n'est pas forcément pareil au doute de maintenant. Le doute n'est le temps que provisoirement.

Il faut comprendre que disposer8 le moi produit le monde-jusqu'au-bout9 et que les choses, prises une à une, de ce monde-jusqu'au-bout sont, chacune, le temps.

Que les choses ne s'agrippent10 pas, c'est comme le fait que les temps ne s'agrippent pas.

 

C'est pourquoi dans un même temps, les cœurs éclatent11, dans un même cœur, les temps éclatent. De plus, il en est de même pour l'exercice et pour l'achèvement de la voie.

Une fois le moi disposé, le moi voit cela. Voilà le principe selon lequel le soi est le temps.

Notes

2. Note antérieure pour "un jô de six shaku ou huit shaku" : évocation de Ashura (skr. asura), une divinité d'origine indienne, dotée d'un esprit guerrier. Le bouddhisme lui attribue un caractère de Titan rival des dieux et équivoque avec des traits bons et d'autres mauvais. Ashura est classé parmi les six voies d'existence et les huit catégories des êtres faisant l'objet de conversion par la prédication de l'Éveillé.

8. Les douze heures désignent la totalité d'une journée (de 0 h à minuit) divisé en 12 parties par les 12 animaux du zodiaque chinois.

 

Notes.

3. Douze temps. À l'époque où vivait Dôgen, le jour était divisé en 12 temps ou heures, portant chacun le nom d'un animal.

4. Dans le zen de Dôgen, les phénomènes ne se font pas obstacle entre eux. Il n'y a pas d'intervalle de temps, il y a simultanéité, c'est-à-dire unité, entre pratique et éveil (shugyô jôdô).

 

Notes

1. (Note antérieure sur Ashura) Trois têtes, huit bras : représentation du démon Ashura… Ce sont des démons combatifs… Ils mettent en doute la parole du Bouddha.

5. Les 12 heures : une journée en totalité (de 0 h à minuit).

6. La direction et la trace : hô-seki. : orientation, lieu éloigné ; seki : pas, trace.

7. Douter : gi-chaku. Gi : soupçon, incertitude ; chaku : faire apparaître.

8. Disposer : hai-retsu. Hai : ordonner ; retsu : rang, série. Il ne s'agit nullement de mettre le "moi" à sa place. Hairetsu fait penser à l'acte de ranger des chaises. Ce n'est pas qu'il y ait d'abord l'acte de disposer le moi, puis, comme une con-séquence, la production du monde. Le moi est déjà dispo-sé par moi et cet entrelacs du moi fait qu'il s'agit du monde-jusqu'au-bout.

9. Monde jusqu'au bout : jin-kai. Jin : épuiser, faire tout ce qu'on peut. Kai : domaine, monde, monde dans son intégrité, dans son infinité.

10. S'agripper, sô-ge. Sô : face-à-face, mutuel. Ge : faire obstacle, retenir.

11. Les cœurs éclatent : hossin. Il s'agit d'avoir la volonté de quitter la maison (shukke : renoncer aux valeurs quotidiennes sociales, en comprenant leur inconstance et, par conséquent, se faire moine).

 

Deuxième tableau

Polir la lune

Jacques Brosse

Uji

Centre soto zen de Reims

Uji

Luc Boussard

Centre zen de Suisse

Sur internet

« Tantôt8 » signifie que le temps est par lui-même existence et que toutes les existences sont du temps.

Un corps en or de seize pieds9 est temps ; parce qu'il implique le temps, l'Éveil rayonnant la mystérieuse lumière (Komyô) qui irradie de lui, est lui-même temps10.

Étudiez cela comme s'il s'agissait des douze heures11 du jour présent.

« Trois têtes et huit bras » sont temps ; parce que cela est inséparable du temps, des douze heures du jour présent12.

Bien que vous ne mesuriez pas les heures du jour en termes de long et de court13, de proche ou de lointain, vous les appelez quand même les douze heures. Puisque les signes du temps qui vient et qui va (korai) sont évidents, les gens n'éprouvent pas de doute à ce sujet. Mais s'ils ne conçoivent pas de doute, ils ne comprennent pas pour autant.

Or, quand les êtres sensibles doutent de ce qu'ils ne comprennent pas, leur doute n'est pas fermement établi. En conséquence, le doute du passé ne coïncide pas nécessairement avec le doute du présent.

Le doute lui-même n'est qu'un aspect du temps.

La manière dont le soi (ware) se déploie (hairetsu) est la forme du monde entier. Voyez chaque chose, chaque événement du monde comme une particularité du temps, un moment, une certaine durée.

Aucune chose ne s'oppose à un autre, il en va de même des instants. L'esprit qui cherche la Voie surgit en tel instant. L'instant qui cherche la Voie s'élève dans l'esprit.

Ainsi en va-t-il avec pratiquer et atteindre la Voie.

Le moi en s'extériorisant se déploie dans l'espace-temps. En se déployant, il se voit lui-même. Ainsi comprend-t-on que le moi est temps.

Dans ce terme « tantôt », le Temps est déjà exactement Existence, et toute l’Existence est Temps.

Le corps doré de six ou trois mètres est lui-même le Temps. Parce qu’il est le Temps, il possède la resplen-dissante clarté du Temps.

Nous devons considérer cela comme les vingt-quatre heures d’aujourd’hui même.

Les trois têtes et les huit bras sont le Temps lui-même. Parce qu’elles sont le Temps, elles sont complètement les vingt-quatre heures de ce jour.

Nous ne pouvons jamais mesurer combien les vingt-quatre heures de cette journée sont longues ou distendues ni combien elles sont courtes et urgentes ; pourtant nous les appelons « vingt-quatre heures ». Les contraintes et les traces du Temps qui vient et passe sont claires, de sorte que personne n’en doute. Nul n’en doute, mais ça ne signifie pas pour autant qu’on le connaisse.

Les doutes que nous éprouvons par nature, en tant qu’êtres vivants, au sujet de toute chose et de tout fait que nous ne connaissons pas, sont dénués de substance; pour cette raison, l’histoire passée de nos doutes ne rencontre jamais exactement nos doutes actuels.

Pourtant, nous pouvons affirmer que ces doutes sont en tout état de cause le Temps lui-même.

Nous harmonisons notre moi, et nous voyons l’Univers entier. Chaque individu et chaque objet de cet univers peuvent être vus comme des moments du Temps.

 L’objet ne dérange aucun autre objet, de la même manière qu’un moment du Temps ne perturbe aucun autre moment du Temps. Pour cette raison, des décisions sont prises dans un même laps de Temps, et il y a des laps de Temps durant lesquels la même décision est prise. La pratique et la réalisation de la Vérité sont également ainsi.

Accordant notre moi à la vérité, nous voyons de quoi il s’agit. La vérité selon laquelle nous sommes nous-mêmes le Temps est ainsi.

Autrement dit, être-temps signifie que le temps est toujours existence et que toute existence est temps.

Le corps d’or du Bouddha debout est temps; et parce qu’il est temps, il resplendit de l’éclat du temps;

 

cela, il faut l’étudier à chaque instant des vingt-quatre heures du jour3. La forme de l’ashura est temps ; et parce qu’elle est temps, elle est identique à chaque instant des vingt-quatre heures du jour.

Personne ne peut mesurer la brièveté ou la longueur des heures et pourtant on les appelle les vingt-quatre heures du jour. Les traces du mouvement du temps sont si manifestes que nul ne le met en doute ; mais que nul ne conteste le temps ne signifie pas que quiconque le comprenne.

 

Depuis toujours, les hommes éprouvent des doutes à propos de tout ce qui échappe à leur connaissance. C’est pourquoi les doutes de demain ne sont pas forcément identiques aux doutes d’aujourd’hui.

Le doute n’est rien d’autre qu’un aspect momentané du temps.

Nous établissons des catégories et considérons ces catégories comme l’univers entier. Tous les individus, tous les objets de l’univers entier sont autant d’aspects du temps, et c’est ainsi que nous devons les regarder.

Pas plus que les choses ne font obstacle aux choses, les instants ne font obstacle aux instants.

De même que le temps produit l’esprit, de même l’esprit produit le temps.

Il en va de même pour la pratique et l’éveil.

 

Par l’observation, nous voyons l’ordre séquentiel. Tel est le principe de l’identité entre le soi et le temps.

Le terme Uji7 définit à la fois le temps comme une réalité d’être et tout ce qui est comme temps.

La silhouette d’une statue du Bouddha est temps. Du fait qu’elle soit temps, elle a le rayonnement de sa clarté.

 

Nous devrions l’étudier au même titre que les douze périodes8 d’une journée. Les trois têtes et les huit bras sont temps. Comme ils sont temps, ils sont comparables aux douze périodes d’une journée.

Bien que nous ne soyons pas en mesure de justifier ce qu’elles représentent - ces douze périodes - en termes d’unité de valeur, nous ne doutons pas pour autant qu’une journée puisse en contenir. Nous n’avons aucune raison d’en douter, nous avons pour preuve les empreintes du temps. Que l’on ne puisse pas en douter n’implique pas que l’on sache exactement ce qu’est le temps9.

En règle générale, les gens doutent naturellement de ce qu’ils ne saisissent pas et c’est ainsi jusqu’au moment où ils comprennent, si bien que les doutes d’autrefois ne correspondent pas forcément à ceux de maintenant.

Tous les doutes ne sont rien d’autre que temps.

Nous percevons l’univers au travers de ce doute. Chaque chose, chaque individu dans ce monde devrait être considéré comme des moments du temps.

Les choses ne s’entravent pas et ne s’opposent pas entre elles, de même qu’un instant ne fait pas obstruction à un autre instant. De ce fait, si nous sommes résolus à atteindre la compréhension éclairée de notre nature véritable10, le monde tout entier, simultanément, sera perçu en possession de la même résolution.

Dans ce cas, il n’y aucune différence entre l’esprit et le temps. Ils sont tous deux reliés au dessein de parvenir à la compréhension éclairée de sa nature véritable. Il en va de même pour la pratique et pour la réalisation de la Voie11.

En mettant de l’ordre en nous, nous finissons par percevoir que le moi est temps.

Notes.

8. Arutaki, "tantôt", "parfois", "en cet instant", correspond pour Dôgen à Uji, l'existant en son impermanence.

9. Celui d'un bouddha.

10. Komyô, le rayonnement de l'Éveil.

11. Au Japon comme en Chine, le jour entier ne se composait que de douze heures, six pour le jour et six pour la nuit, déterminées par le lever et le coucher du soleil. La durée de l'heure changeait donc suivant l'époque de l'année.

12. Dôgen exprime ici l'impermanence de l'existant que nous sommes. Au cours des 12:00 de la journée, nous sommes tantôt un asura, tantôt un bouddha, tantôt un maître, tantôt un homme du commun, tantôt au plus haut de la conscience, tantôt dans les tréfonds de l'inconscient (« au fond du plus profond des océans »).

13. Leur durée est en effet variable, v. note 11.

14. Shujô veut dire : tout être sensible, y compris les humains. Mais généralement le mot désigne les être non éveillés par rapport au bouddha, ainsi dans l'expression courante : « les êtres sensibles et les bouddhas »

 

Note

3. Mot à mot, des douze heures. Dans le calendrier sino-japonais, le jour était divisé en douze heures équivalant chacune à deux de nos heures.

Notes

7. Parfois, le choix a été fait de ne pas traduire les termes japonais : Arutoki et Uji pour faciliter la lecture et la compréhension du texte.

8. Juni-ji| 十 二 時 (jap). Lit. : douze périodes. À l’époque de Maître Dōgen, comme en Chine, une journée se divisait en douze périodes.

9. Bien que la perception de la durée d’une journée soit du domaine du relatif, nous acceptons par convention qu’une journée contient vingt -quatre périodes.

10. Eveil a été traduit par : la compréhension éclairée de sa nature véritable.

11. Une idée de Maître Dōgen : la pratique est réalisation et la réalisation est la pratique.